Retour au premier degré : Entretien avec Imranepresents

Imranepresents est un créateur de contenu qui s’est creusé une petite niche dans l’Internet francophone par une approche éclectique, mêlant analyse culturelle et esthétique d’un côté et critique sociale et politique de l’autre.

ch:mg : Bonjour Imranepresents ! Merci d’avoir accepté de répondre à mes questions. Pour commencer et introduire ce que tu fais, je voulais déjà te demander d’un point de vue très terre-à-terre comment tu fais tes vidéos : on sent souvent que tu proposes des réflexions assez poussées. Est-ce que lies ces réflexions à certains auteurs, certaines lectures, certains courants critiques ou théoriques de ton côté, ou c’est beaucoup plus spontané ?

Imranepresents : Coucou ! Déjà je ne me considère pas comme un intellectuel, pas du tout, et je ne veux pas me définir comme ça, je n’ai pas non plus une énorme bibliographie. En fait, mon outil c’est le sensible. D’un autre côté, les vidéos sont quand même influencées par ce que je lis, mais que je n’ai pas envie de recracher comme des « références ». C’est vraiment ce qui m’intéresse : notre génération — celle du début des années 2000, de l’arrivée d’Internet — a cette espèce de truc où on a Internet comme archipel, mais sans hiérarchie, ce qui veut dire qu’un manga et un livre de philo sont sur le même horizon.

C’est ce qui est excitant : faire des liens, comme un jeu de ficelle1, quitte à ce que ça devienne un peu lunaire, presque complotiste. Par exemple, entre le réchauffement climatique, L’Attaque des Titans et, disons, les Maghrébins de France. À force de chercher, de créer des liens, quitte à bousculer, on peut trouver une logique.

chmg : Et est-ce que tu distingues une évolution, des changements ou des ruptures dans les différents avis que tu as, les liens que tu établis, ou bien tu les tisses sur un tableau d’ensemble, une œuvre plus globale et cohérente ?

Imranepresents : Non, je change d’avis tous les deux mois…Alors justement, la question peut parfois se poser, si je change d’avis, est-ce que je supprime mes anciennes vidéos, mes anciens avis : admettons que je poste une vidéo dans laquelle je dis que je suis un peu sceptique concernant la cancel culture. Puis, si je regarde cette vidéo quelques mois plus tard, je pourrais me demander : « what the f***…, qu’est-ce que je raconte ?! ». Est-ce que je supprime cette vidéo ou est-ce que je la garde ? Parce que c’est finalement aussi intéressant de voir à quel point on se positionne dans des endroits totalement différents, selon le mouvement de la vie et un contexte. Donc non, je change d’avis totalement environ tous les deux mois, et c’est impossible de créer une espèce de grande œuvre, ou alors elle serait très chaotique. Ce serait peut-être à étudier au final…

chmg : Si on voulait parler avec toi aujourd’hui, c’était surtout pour évoquer le sujet de la méta-ironie et du cringe sur internet. Le cringe, c’est assez clair comme concept, mais est-ce que tu te représentes ce qu’on qualifie de méta-ironie ? Est-ce une chose que tu rencontres au cours de ton existence sur Internet ?

Imranepresents : Ce que je comprends de la méta-ironie, c’est ce sarcasme un peu englobant, qu’on retrouve surtout sur Internet avec la memification — tout devient littéralement un meme. Ca participe du fait qu’il n’y ait plus de hiérarchie : tout est à la fois très grave et très drôle, on a tous un espèce de voile d’humour et de second degré, une distance avec tous les sujets. On survit comme ça aussi, mais on ne règle rien, personne ne fait face. C’est pour ça que je pense qu’aujourd’hui, l’humour et l’ironie sont des armes très dangereuses, mais en même temps tellement fascinantes.

chmg : Justement, cette tendance illustre un dispositif plus large caractéristique d’Internet, où la possibilité permanente d’observer, de recontextualiser/décontextualiser et de détourner nos images ainsi que nos discours nous incite toujours plus à les contrôler et à performer une distance par rapport à eux. Est-ce que tu as l’impression d’être pris dans ce genre de rapport dans ce que tu fais ?

Imranepresents : Ça dépend des types de vidéos, mais dans les longs formats, j’ai pas vraiment cette impression de devoir prendre de la distance ; c’est là que je suis le plus transparent. Après, on peut aussi questionner la notion de transparence à partir du moment où on se filme… Puis, par exemple, pendant que je tourne et que je sens le moment propice a couper pour le diffuser sur Tiktok, je pousse les traits, je rentre dans le théâtral mais surtout j’invoque des références, des memes et au final de la méta-ironie qui, finalement, va activer mon audience.
Mes vidéos ASMR2, à l’opposé, c’est par définition de l’ironie. D’ailleurs, j’ai arrêté d’en faire en ce moment3, parce que j’ai pas envie de donner des armes à quelqu’un comme Macron pour se rendre sympathique : je veux pas qu’il réagisse à une vidéo ASMR que j’aurais faite sur lui et que les gens se disent qu’il est sympa ou qu’il a du second degré.

chmg : Ce qui est frappant dans tes vidéos, c’est leur caractère assez brut, surtout comparé aux vidéos très produites qu’on peut trouver aujourd’hui sur YouTube. Ça peut paraître anecdotique, mais sur ta chaîne, on ne retrouvera pas de réduction de bruit sur le micro, pas d’étalonnage vidéo, peu de montage et un côté très fleuve dans le propos, peu cadré. Est-ce que c’est une volonté de ta part de proposer quelque chose de différent de ce qu’on voit d’habitude, toujours par rapport à la pression qui peut exister concernant le contrôle de son image sur Internet ?

Imranepresents : Tu n’es pas la première personne à me le dire, et à chaque fois ça me surprend : j’ai pas l’impression que ce soit si radical que ça. Pour rester dans l’anecdotique, c’est surtout une économie de moyens — un ordi et un micro — et un peu de fainéantise.
Après, c’est une fainéantise qui a quand même ses excuses : je trouve que pour qu’un discours soit complet, on a besoin d’idées, de phrases, mais aussi de blancs, des silences, des hésitations… J’aime bien l’idée de prendre un truc et de le restituer, totalement brut, d’enlever le maximum de filtres — montage, mixage, étalonnage, musique de fond ou effets sonores. J’aime bien penser comme on pense au café, sur une terrasse, comme dans une conversation ou dans un bavardage. Le bavardage, je trouve que c’est une des choses les plus précieuses qu’on ait en tant qu’espèce, et j’ai pas envie de le casser avec du montage ou autres. C’est marrant, parce que tu m’attrapes justement à un moment où la question de rendre ces vidéos plus clean se pose. On me l’a proposé, et c’est un peu tentant…

Penser comme on pense au café, sur une terrasse, comme dans une conversation ou dans un bavardage, c’est une des choses les plus précieuses qu’on ait en tant qu’espèce, et j’ai pas envie de le casser avec du montage, ou autres.

chmg : Mais est-ce que ce serait encore tes vidéos, au final ?

Imranepresents : Oui, est-ce que ça va pas pirater le truc ? Donc pour l’instant, je reste comme ça. Comme si c’était la fin du monde, que j’avais juste une caméra et un micro, et qu’il fallait vraiment que je dise ce que je vais dire, puis que je le balance en ligne avant que la planète explose, et voilà.

chmg : D’un autre côté, j’ai l’impression qu’il y a des aspects de la forme et de l’esthétique de ton travail qui ne sont pas si brutes que ça : les outfits4, des expressions et des formulations ou les décors, comme l’épée qui voyage en arrière-plan entre les différents plans d’une vidéo. Est-ce que, même sur la forme, c’est si brut que ça en a l’air ?

Imranepresents : En vrai, c’est aussi pour ça que je me permets de pas avoir de montage : c’est déjà pas le truc le plus brut du monde. Je ne fais pas qu’allumer ma caméra et improviser, il y a de la préparation et du calcul, entre guillemets.
Pour les outfits, c’est que… j’aime bien m’habiller ! J’aime bien faire le lien avec l’idée de cosplay5, quand je m’habille le matin…

chmg : D’ailleurs, tu dis « cosplay of the day » pour parler des outfits.

Imranepresents : Ouais, exactement ! L’idée, c’est de montrer l’outfit, sans citer la référence des vêtements, mais plutôt comme une manière de dire : « Voilà qui je suis aujourd’hui ». Incarner un personnage, une histoire par l’esthétique, par les vêtements ; j’aime bien commencer chaque vidéo comme ça.

L’épée, c’est vraiment anecdotique pour le coup : la chambre où je filmais était tellement moche — c’était ma chambre d’ado — qu’il fallait que je l’occupe avec quelque chose, avec au moins un élément qui serait toujours là. En ce qui concerne ce que je dis, c’est un peu un entre-deux, c’est ça qui est dur… Enfin, c’est pas vraiment dur, mais il faut être fluide, organique, et, malheureusement, prendre en compte qu’il va falloir en même temps communiquer le propos, même si j’ai pas envie de « perçer » comme Squeezie. J’ai pas l’impression de faire un truc trop niche, mais je suis pas non plus dans le mainstream, donc je prévois parfois de dire une chose en particulier, en sachant que ça peut marcher.

chmg : Tu a dit « malheureusement », parce que c’est quelque chose que tu voudrais éviter ? Ça nuit un peu au côté conversation de terrasse dont tu parlais tout à l’heure ?

Imranepresents : C’est ça, et puis tu as envie de parler de plein de choses… Je peux pas faire un tunnel de 20 minutes sur la mort de NewJeans6, alors que j’adorerais le faire ! Mais il faut que je prenne une minute où je vais dire des trucs de con dont je sais qu’ils vont bien marcher sur TikTok… même si je le fais plus trop parce que je suis moins sur l’application maintenant.

chmg : Tu abordes souvent les difficultés que pose la question de l’esthétique aux mouvements d’émancipation : tu dis par exemple que la gauche n’a pas de « DA »7, tout en défendant qu’il faut « vivre comme un pirate » ou accepter que la révolution sera cringe. Est-ce que créer une esthétique de rupture qui aborde frontalement la question du cringe comme ça, c’est une manière d’essayer de combler ce manque ?

Imranepresents : Déjà, je ne me considère pas vraiment comme un influenceur politique, je ne sais même pas ce que ca veut dire. Je n’ai pas un bagage politique et théorique énorme, et j’ai été malheureusement apolitique pendant très longtemps. C’est pas que je ne m’y intéresse pas, mais il y a déjà beaucoup de gens qui le font très bien mais parfois d’une manière très codifiée, par les mêmes canaux — j’en regarde beaucoup d’ailleurs. Après, dans tous les cas, proposer des choses sur Internet, c’est par définition politique et c’est aussi pour ça que j’ai pas l’impression de « faire du contenu politique » ; je parle juste de comment je vis et de ce que je vois, et, forcément, l’intention politique suit naturellement derrière.
Mon agenda sur le sujet, et je pense que c’est quelque chose que la droite a très bien compris, c’est comment esthétiser sa politique, comment se rendre sexy. On le voit déjà aux États-Unis, c’est quelque chose qui commence à arriver chez nous, et je trouve qu’on l’a pas à gauche, et ça me soûle. Attention, quand je parle de DA, c’est pas dans le sens fashion, et c’est pas une blague !

L’art dispose constitutivement de tous les moyens d’affecter parce qu’il s’adresse d’abord aux corps, auxquels il propose immédiatement des affections : des images et des sons. Non pas qu’il aurait pour finalité première de véhiculer des idées, mais il peut aussi avoir envie de dire quelque chose ; même en ayant tous les griefs du monde pour l’art-qui-veut-dire, le problème n’en reste pas moins entier du «côté opposé», car en face de l’art qui dit, il y a les choses en attente d’être dites. Or, elles ont impérieusement besoin d’affections, au risque de vivoter dans la débilité de la pure analyse, sans pouvoir d’affecter, condition pour entrer vraiment dans les têtes, c’est-à-dire en fait dans les corps, et y produire des effets.

Frédéric Lordon, « D’un retournement l’autre »

On a vraiment besoin d’une vision esthétique, on a besoin de penser un mouvement politique comme on pense un groupe de K-pop par exemple, il faut rendre les gens intéressés, obsédés par une pensée, donc en penser la communication. C’est pour ça que je me concentre vraiment sur la forme : c’est vraiment important, en plus d’être intéressant. C’est aussi sûrement mon parcours en école d’art et l’étude des images, qui expliquent mon bagage plus visuel, culturel et artistique que politique et théorique. Ce parcours-là et l’intention politique fusionnent, pas pour créer des œuvres d’art ou que sais-je, mais pour créer de la pensée, qui, apparemment, est politique.

chmg : Justement, l’idée de cringe sur Internet joue aussi pour beaucoup dans la censure ou l’autocensure qui peut y exister concernant l’expression politique, comment tu composes avec ça ?

Imranepresents : En vrai, comme je l’ai dit au début, je change assez souvent d’avis, et donc je ressens pas la pression d’être vulnérable en exposant quelque chose que je pourrais regretter plus tard. Cette barrière du cringe, et du fait de se retrouver vulnérable, elle ne me fait presque plus peur, dans l’idée. Après, c’est aussi sûrement parce que je suis dans mon coin, que je n’ai pas 200 000 personnes qui me suivent…


C’est très libérateur au final de se rendre vulnérable, et puis c’est comme ça que la vie marche. Tu regardes tes outfits d’il y a 5 ans : c’est cringe ! Ce que tu as aujourd’hui : dans 5 ans, ça sera cringe ! C’est un cycle, on peut pas avoir des positions fixes qui soient les bonnes sur 20 ans. C’est normal d’avoir un parcours de pensée qui soit hyper mouvant, et la seule manière de pouvoir vivre dans ce mouvement, c’est d’accepter d’être vulnérable, en espérant trouver un point fixe à un moment puis un autre, puis encore un autre. Mais ce qui est vraiment important en soi, c’est juste d’avancer, frontalement face au vent et on ne le peut pas si on a trop peur de tomber, de se prendre un truc ou juste d’être cringe.

chmg : Donc tu es complètement dans l’option du premier degré, ou même de performer le premier degré, même si ça pique, et peut-être même justement parce que ça pique ? Est-ce qu’on abandonne du coup complètement l’outil méta-ironique ? C’est indéniable que ça fonctionne bien pour certains sujets, et que c’est même un des moyens qu’on peut utiliser pour se rendre séduisant politiquement, comme tu le disais tout à l’heure.

Imranepresents : Je trouve que l’option de la méta-ironie est une bonne porte d’entrée, mais ça ne peut pas être la finalité ou une solution, on reste dans la facilité. En fait, c’est même plutôt un truc qui pourrait nous perdre, parce qu’on a assez pris de distance sur ce qu’il se passe partout dans ce monde, on a plus besoin de ça, il faut juste faire face.

Moi-même, dans la création de contenu, que ce soit l’ASMR, les TikTok, les posts Insta ou les stories, j’aime beaucoup le sarcasme, je ne peux pas faire autrement. Mais en même temps, j’ai l’impression que c’est aussi à cause de ça que j’ai été un peu apolitique pendant longtemps : à force de prendre de la distance, je me suis vraiment éloigné, concrètement, des sujets de société, du contexte politique. C’est une espèce de fuite, d’où le fait que je parle d’option de facilité : tu ne prends pas vraiment du recul, mais tu fuis, tu pars, littéralement, devant le sujet.

La méta-ironie est une bonne porte d’entrée, mais ça ne peut pas être la finalité ou une solution, on reste dans la facilité : tu ne prends pas vraiment du recul, mais tu fuis, tu pars, littéralement, devant le sujet.

chmg : Ça rejoint ce qu’on a aussi identifié dans l’article comme une dynamique de totalisation, où le cringe et la méta-ironie s’infiltrent et tendent à rendre le fait de penser en dehors d’elles impossible, même quand le discours se veut premier degré, que ce soit du point de vue de celui qui le reçoit ou de celui qui l’émet. Tu disais que tu essayes de faire l’effort vers le premier degré, mais j’ai l’impression que la méta-ironie revient parfois, malgré toi apparemment, quand tu prends des positions trop ouvertement politiques.

Imranepresents : Moi, j’ai toujours l’impression qu’il y a quelqu’un qui pourrait juste prendre 10 secondes de ma vidéo et la mettre sur Twitter ; j’ai déjà été en top tweet8, et je sais que c’est le pire truc du monde. Par rapport à ça, la méta-ironie est un bon bouclier, et quand tu la refuses, que tu assumes d’être premier degré, il y a quelque chose d’un peu sacrificiel, tu te rends vulnérable. J’ai l’impression d’être Jeanne d’Arc en disant ça… je ne dis pas que je le fais ! Mais je pense que c’est important que les gens commencent à l’essayer. En même temps, de manière très concrète — et un peu chiante — je pense que la méta-ironie est ce qui fait le plus de vues : tout ce que j’ai pu proposer sur Internet d’un peu méta-ironique a bien plus marché que des trucs un peu plus premier degré.
Il y a aussi l’idée d’horizontalité dont je te parlais : si j’évoque le capitalisme, tu vas me dire que c’est un sujet très grave, et c’est vrai ! Je ne veux vraiment pas prendre les choses avec ironie ou donner l’impression que ce ne sont pas des sujets importants et sérieux. Mais mettre le capitalisme au même niveau que, disons, le Tasty Crousty9, ça allège le sujet, et c’est très utile pour penser ce jeu de ficelle et ces liens dont je te parlais au début.

chmg : Est-ce que tu considères donc qu’il devrait y avoir une sorte de distinction entre ce qui relève directement du politique, et qui devrait donc éviter le mode méta-ironique, ou bien tu es vraiment dans une perspective
d’horizontalité totale, sans hiérarchie entre les discours ?

Imranepresents : Je pense pas qu’on puisse vraiment choisir les sujets qu’on traite ou comment, c’est la culture qui met en hiérarchie à notre place — enfin, je pourrais tourner une vidéo sur les chasseurs au fin fond de la Normandie, et c’est même pas que tout le monde s’en foutrait d’ailleurs, mais les médias, les réseaux et les algorithmes font le tri. Par exemple, l’affaire Epstein est un sujet grave, mais elle résonne de cette manière juste parce que c’est le sujet qu’on peut traiter de toutes les manières possibles, tout en faisant un truc qui marche et qui fait son clout10 dans tous les cas.
Après, peut-être que c’est problématique de tout voir sur le même horizon de cette manière : je voudrais pas vraiment mettre sur le même plan le génocide en Palestine et l’era clean girl11 sur Tik Tok… Mais comme dit avant, c’est pas moi qui choisis, je prends le vocabulaire qu’on me donne. On est à la merci des algorithmes, on est obligé de censurer le mot Palestine pour ne pas être shadowban12 ; ils ont la boussole déjà prête pour nous.

chmg : Justement, faire ce constat pourrait facilement pousser vers des réflexions un peu pessimistes, ce qui s’est popularisé sur Internet ces dernières années avec le concept de dooming13 : même dans les espaces un peu à la marge, on reste toujours complètement soumis aux dynamiques de la structure, y compris aux injonctions de la méta-ironie. Est-ce que tu y vois une porte de sortie ?

Imranepresents : En tant que personne née entre les millenials et la gen-z, je pense que j’ai pu vivre un bout d’époque qui était bien — c’est sûrement la nostalgie qui me le fait fantasmer un peu aussi. Puis, il y a eu ce shift qui fait qu’effectivement, tout le monde est un peu dans le dooming… ca nous aide a survire, à trouver de la logique dans l’absurde…

chmg : Ce shift, tu le situerais où ? Peut-être les attentats, qui ont été un moment de politisation, de prise de conscience du racisme et de l’islamophobie notamment, ou bien la crise économique à partir de 2007-2008 ?

Imranepresents : Franchement, je ne sais pas… C’est certain que ces événements ont changé beaucoup de choses, mais j’avoue que j’ai un peu du mal à te placer précisément un moment. Quand PNL a arrêté de faire de la musique ? Non, pas vraiment, puisque c’est déjà en 2019… J’ai l’impression que ce sont plein d’événements culturels et politiques qui s’empilent les uns sur les autres sans qu’on puisse remarquer quand exactement : la crise, les attentats, certaines lois qui sont passées, mais aussi quand Netflix a commencé à racheter plein de trucs, ou bien quand le kebab est passé de 5 à 8 euros…

chmg : Et puis, malgré cette atmosphère de dooming, on voit quand même qu’il y a des moments de respiration, comme par exemple la Coupe du monde 2018, dont tu parles beaucoup dans tes vidéos. J’enfonce une porte ouverte, mais est-ce qu’on revient pas à la question des cycles dont tu parlais tout à l’heure ?

Imranepresents : Dans tous les cas, je suis assez optimiste : il y a un truc à gratter. Je pense qu’on peut le faire, et que si on est créatif, on peut s’en sortir. Je m’intéresse pas au football, mais la coupe du monde, c’est un exemple typique de ça : Si des humains réussissent à créer quelque chose — en soi, c’est quand même un peu lunaire qu’un match de football devienne un tel événement — qui rend tout le monde heureux à ce point, ça prouve qu’on peut être un collectif, recréer du lien et se connecter dans un même mouvement, malgré la richesse et la diversité de tous nos profils. C’est vraiment des moments où tout paraît possible. D’ailleurs c’est aussi intéressant parce qu’on y subvertit le patriotisme, et qu’il s’agit plus forcément de célébrer en respectant la loi ou l’État mais juste par un mouvement très spontané : casser des trucs, crier, faire des feux d’artifice… C’est sûrement aussi la compétition qui nous rend comme ça, mais j’aimerais — et je parle au bon génie quand je dis ça — qu’on le reproduise, cette fois politiquement, après un discours ou une action.

chmg : Pour faire le lien avec tout à l’heure, c’est vraiment le genre de moment où tout le monde est très premier degré justement. D’un autre côté, ces moments-là surviennent souvent de manière négative, plus « contre » quelque chose que « pour » quelque chose, comme la révolution d’Octobre ou la Révolution française. C’est intéressant d’imaginer de renverser cela vers quelque chose de positif.

Imranepresents : Mais surtout que le négatif, on est déjà dedans, on va pas attendre la troisième guerre mondiale ou un événement tragique… D’ailleurs on y est déjà, dans l’événement tragique ! On est en train de se rendre compte que les complotistes ont peut-être raison avec Epstein, il y a des génocides partout… Mais c’est sûr que c’est dur, là, d’imaginer une révolution ; et d’ailleurs on dit bien que c’est plus simple d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme.

chmg : Je voulais terminer avec cette réponse, mais c’est un peu pessimiste comme mot de la fin, surtout que tu nous as dit plutôt vouloir être optimiste. Au final, qu’est-ce qu’on peut conclure sur ce sujet de la méta-ironie ? Performer le premier degré, au moins pour les sujets les plus importants ?

Imranepresents : Oui, je pense qu’il faut arrêter de se distancer de tout, de ne plus vouloir être vulnérable, d’être tout le temps protégé. Ce truc de distance, c’est vraiment devenu un mouvement de fuite, une excuse pour fermer les yeux et composer avec notre dooming, rendre tout faussement fun et être faussement vivant. Il faut retrouver le vrai optimisme créatif. Et je dis ça en étant moi-même un expert de l’ironie et du sarcasme, c’est un challenge même pour moi !

chmg : Merci d’avoir pris le temps de répondre à mes questions !

Imranepresents : Merci à toi !

  1. En référence à Donna Haraway ↩︎
  2. Genre de contenu audio et visuel popularisé sur Internet, à l’origine conçu pour provoquer une sensation d’apaisement et un état de calme profond via des stimuli précis comme des chuchotements ou des tapotements. Sa singularité repose sur l’hyperproximité sonore, utilisant des micros ultra-sensibles pour transformer des bruits banals du quotidien en une expérience sensorielle immersive et quasi-thérapeutique. ↩︎
  3. L’entretien datant du 15 février, d’autres vidéos ont été publiées par Imranepresents depuis. ↩︎
  4. Tenue vestimentaire complète pensée comme telle (vêtements, accessoires, chaussures…). ↩︎
  5. Contraction de costume et play, pratique consistant à incarner un personnage généralement fictif en reproduisant fidèlement son costume, sa coiffure et son attitude. ↩︎
  6. Groupe de k-pop formé en 2022, actuellement en grave conflit avec son label HYBE. ↩︎
  7. Direction artistique ; la signification du terme tend à glisser de l’idée de concept esthétique vers celle « d’esthétique » plus globalement. Dans ce nouveau sens, la « DA » désigne surtout l’ambiance et la « vibe » dégagée par un élément (objet culturel, personne…) donné. ↩︎
  8. Classement en temps réel des termes les plus en vogue sur Twitter, les « actualités brûlantes » sur la plateforme. ↩︎
  9. Concept de fast-food viral, reposant sur une barquette de riz accompagnée de morceaux de poulet pané (tenders) et de grosses louches de sauce, le tout saupoudré d’oignons frits. Il est souvent tourné en ridicule en raison de son marketing agressif, de son positionnement low-cost et de son rapport qualité-prix. ↩︎
  10. Pouvoir de viralité que possède un élément précis. ↩︎
  11. Phase de l’histoire d’une personne ou d’un groupe de personnes centrée sur une esthétique ou un état d’esprit précis. L’era « clean girl » est une tendance esthétique qui prône un minimalisme soigné, dont la singularité repose sur la mise en scène d’une discipline de vie idéalisée et l’affichage d’une routine parfaite (sport, hydratation, organisation, apparence), qui recherche en permanence une image de pureté visuelle dans le quotidien. ↩︎
  12. Sanction invisible appliquée par les réseaux sociaux, qui consiste à limiter drastiquement la portée d’un compte ou de ses publications sans en avertir l’utilisateur. ↩︎
  13. État d’esprit de pessimisme radical où l’on est convaincu qu’un effondrement (écologique, social ou personnel) est inévitable et imminent. ↩︎

Illustrations

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