Introduction
J’ai posé dans la première partie de cette réflexion que la personne, loin d’être naturelle, est une construction juridique, sociale et historique ayant fini par se confondre avec l’humain lui-même. Avec Fanon, on a exposé comment ce masque devient une expérience brutale : on ne « joue » pas un rôle, on y est contraint pour exister dans un monde qui nous regarde déjà à travers lui. Avec Deleuze, j’ai ouvert la tension : le masque peut être une prison, mais il peut aussi devenir un point de bascule — à condition de comprendre comment il fabrique (ou étouffe) la différence.
La suite part donc d’une question : d’où vient ce masque moderne ? Comment la philosophie ainsi que le droit ont fabriqué la personne comme norme — puis comme norme coloniale — en quadrillant les espaces d’existence du sujet colonisé ?

Ensor aux masques, autoportrait de James Ensor, 18991
On parle souvent, dans les approches décoloniales, du « non-être », comme si le colonisé était un être déjà constitué, auquel la domination aurait ensuite retiré quelque chose : dignité, humanité et visibilité. Mais cette manière de poser le problème rate l’échelle réelle du mécanisme. On ne détruit pas un « être » pour produire du non-être : on fabrique d’abord les conditions dans lesquelles un humain peut être saisi comme sujet, puis on le trie. Autrement dit, le « non-être » n’est pas une déficience ontologique : c’est l’effet d’un régime qui produit des sujets, puis les hiérarchise.
La modernité commence ici : non pas avec une « identité profonde », mais avec la production d’un type de sujet mobile, évalué, optimisable et convertible en « capital humain » (performances, productivité, gestion des affects, récit de soi). Avant même la race et l’altérisation, il y a cette réduction de l’existence à des flux exploitables. Mais gouverner un vivant, le suivre, le punir, le comptabiliser, l’assurer et l’employer exige de la stabilité. C’est pourquoi la modernité invente la personne : une fiction juridico-morale qui fige artificiellement ces flux et leur donne une forme imputable, assignable et responsable. « Tu » devient « toi » moins par profondeur que par nécessité administrative. La personne est un masque nécessaire : sans lui, l’État et le Capital ne peuvent rien faire du « Toi ». Elle transforme un vivant en entité gouvernable.
On ne comprend pas cette transformation sans saisir le tournant du rapport à soi. Dans un cadre aristotélicien, le « sujet » (au sens ontologique) est d’abord un support réceptif : ce dans quoi des accidents inhérent2, ce qui reçoit des affections. Alain De Libera insiste sur le fait que c’est presque l’inverse de notre réflexe moderne, où le sujet est spontanément pensé comme auteur.
Se laissent alors distinguer alors deux conceptions du sujet :
- Sujet d’attribution : le sujet grammatical/logique, celui à qui on attribue un prédicat. Exemple : Dans la phrase « Amine pense », le sujet d’attribution est « Amine », le « qui ».
- Sujet d’inhérence : le sujet ontologique, le support réel dans lequel une propriété ou un acte inhère. Exemple : la blancheur n’existe pas seule ; elle inhère dans un corps. Ce corps est sujet d’inhérence.
Le point technique décisif tient à deux thèses d’identification, la première étant que le sujet d’attribution d’une action donnée est le sujet d’inhérence de cette action, la seconde que le sujet d’attribution d’une activité mentale donnée est le sujet d’inhérence de la même activité mentale. Autrement dit, que celui à qui l’on attribue l’acte soit identique à celui en qui l’acte « est » réellement. Ce verrouillage induit une conséquence énorme : le sujet n’est plus seulement ce qui reçoit des événements, il devient celui qui possède l’acte, et donc celui à qui l’acte est imputable.
C’est là que le masque devient possible : on force l’équation support = agent. Le « je » devient l’entité stable qui garantit la propriété des actes, leur continuité et leur responsabilité. Locke cristallise ce mouvement en liant identité personnelle, conscience, mémoire et imputabilité : la personne devient le point fixe qui rend le vivant administrable.
Une fois cette matrice installée, la modernité peut ajouter des marqueurs différentiels : « Noir », « Arabe », « musulman », « voilée », etc. Ces traits ne sont pas d’abord des essences : ce sont des accidents gouvernables, utilisés pour gérer les risques, hiérarchiser la valeur et distribuer les places. Le geste colonial consiste à stabiliser ces accidents jusqu’à les faire fonctionner comme quasi-essences : ils deviennent des propriétés durables, lisibles, administrables.
Le résultat, c’est un sujet colonisé dont le rapport à soi est quadrillé : on lui impose un masque de personne (imputable, responsable et calculable), puis on y inscrit des accidents stabilisés qui orientent ses possibles. Les mouvements ontologiques du réel — l’événement, l’affection et le devenir — sont captés et redressés en trajectoires normées et inertes : identité, dossier, catégorie et profil. Ainsi, le sujet n’a jamais un rapport à soi « pur » : il est pris dans un quadrillage de limites qui rend ce rapport gouvernable. C’est là que se situe notre enquête : reconstituer l’architectonique de cette subjectivité moderne au moment précis où elle se fixe en « personne ».
Entre Masque et personne
De Platon à Locke, c’est une certaine figure de la différence qui s’est progressivement imposée comme principe structurant de la subjectivité. Ce que Platon pose dans le Sophiste ou le Politique comme une exigence de discernement du Même et de l’Autre devient chez Locke un problème moral : comment identifier la personne comme étant « la même » à travers le temps ? La filiation n’est pas linéaire mais structurelle : tous deux cherchent à fonder une identité capable de répondre de soi, bien que dans des contextes radicalement différents. Cette subjectivité ne repose plus sur une référence explicite à un substrat (ὑποκείμενον, hypokeimenon), comme dans la pensée grecque, mais se déploie à travers un processus complexe qui, en un sens, inverse la structure traditionnelle.
La distinction clé se joue entre :
- Le moi (τὸ ἐγώ), comme instance active, personnelle, liée à la conscience.
- Le mien (τὸ ἐμοὶ εἶναι), c’est-à-dire mon être, ce que je possède, en lien avec le corps, la mémoire, l’expérience.
Cette distinction, esquissée chez Platon et reformulée par Locke, constitue un schème fondamental pour comprendre comment le sujet moderne se pense comme propriétaire de lui-même (self-ownership). Or, pour saisir pleinement cette mutation, il faut emprunter un itinéraire différent de celui proposé par Heidegger. Ce dernier, dans sa lecture de l’histoire de la métaphysique, voit dans la constitution du sujet cartésien le point d’aboutissement d’un oubli progressif de l’être (Seinsvergessenheit). Le point de départ est donc la formation du sujet dit cartésien, vu comme la naissance de la subjectivité moderne et du rapport à soi. Or, cette lecture est une intrigue philosophique parmi d’autres, une construction interprétative. Il existe en réalité d’autres généalogies possibles, en particulier médiévales et scolastiques, qui permettent de nuancer le récit heideggérien, notamment en partant de la tradition anglo-américaine moderne, au sein de laquelle on observe un double mouvement : d’un côté, l’effacement progressif du sujet dans les discours philosophiques, de l’autre, de l’autre, une théorisation croissante de la « personne », notamment en philosophie morale et juridique.
C’est là, précisément, que surgit la structure discursive du masque : ce masque que le sujet colonisé devra plus tard porter, parce que la « personne » est déjà construite comme une fonction assignée. L’un des moments clés de cette construction est la controverse autour de Locke. La lecture de A Defence of Mr. Locke’s Opinion concerning Personal Identity (1771) d’Edmund Law s’avère ici décisive. Ce texte défend Locke, mais opère un glissement fondamental : la dénomination devient un acte de subjectivation. Nommer une personne, c’est déjà la constituer comme sujet moral, juridique et responsable. Cette idée était esquissée chez Hobbes3, qui posait déjà une forme de « personne » artificielle : celle que le contrat politique constitue comme sujet obéissant, qui ne saurait exister que dans le regard du Souverain. En ce sens, Hobbes annonce déjà la plasticité du masque-personne : non pas un être naturel, mais un rôle assigné par la structure du pouvoir. L’individualité ne repose donc pas sur une essence interne, ni sur une matière ni sur une forme, mais sur un acte de nomination. Dès qu’un accident survient (vieillissement, blessure et transformation), un nouveau nom peut être imposé, marquant ainsi une nouvelle identité. Il n’y a pas d’individu sans nomination. « L’individu » est en fait une agrégation d’accidents stabilisée par un nom. Autrement dit : si l’objet change et qu’on change son nom, il devient autre. L’identité ne repose donc plus sur une substance, mais sur la façon dont on désigne une chose comme étant la même ou une autre. Cette logique nominaliste et anti-essentialiste va nourrir les débats post-lockéens sur la personne ; ce que De Libera appelle une généalogie langagière de la personne : la personne est un effet du langage, non une entité antérieure à lui.

(de gauche à droite) Edmund Law, Joseph Butler et John Locke4
Lorsque Edmund Law rédige sa Défense de Locke5, il répond à Joseph Butler, qui avait critiqué Locke dans une brève dissertation annexée à The Analogy of Religion6. Tandis que Butler attaque la théorie de l’identité personnelle de Locke, la stratégie de Law consiste à recentrer le débat sur le texte même de Locke, Essay concerning Human Understanding, en refusant les procès d’intention et les spéculations sans fondement. Il insiste : on ne peut parler de « personne » sans revenir à la fonction précise du mot chez Locke, à savoir une fonction est juridique, un terme de barreau (forensic term), et non une entité métaphysique. Elle désigne la qualité qui fait de quelqu’un un agent moral et responsable, sujet de lois, objet de punition ou de récompense. La « personne » est donc une fiction normative, un masque discursif produit dans le champ du droit, non une essence stable. Elle ne repose pas sur l’âme, ni sur le corps, mais sur la capacité à répondre d’un acte, à être désigné par un nom comme porteur de responsabilité.
C’est cette structure, cette fiction de la personne comme sujet du droit, qui constitue le socle sur lequel viendra se greffer le masque colonial analysé par Fanon, un masque qui, cette fois, ne désigne pas une responsabilité libre, mais une assignation raciale, une capture dans un système de représentation qui interdit le devenir. Dans le sens populaire, « personne » est synonyme « d’homme » (au sens de l’être humain). Locke lui-même, dans l’Essay concerning Human Understanding7, définit la personne comme un être pensant, intelligent, capable de raison et de se considérer comme le même à travers le temps. Paradoxalement, ce n’est pas cette définition que défend Edmund Law dans sa Defence of Mr. Locke’s Opinion. Il en propose une lecture beaucoup plus fine et radicale. Pour Law, la rupture décisive opérée par Locke ne réside pas dans une théorie métaphysique du soi, mais dans une juridicisation de la subjectivité. La personne n’est pas un être, mais un statut, qui fait de l’homme non seulement un agent moral, mais aussi un objet des lois. C’est là que s’opère un glissement fondamental : la « personne », pour Locke, devient un dispositif de subjectivation, au sens que Foucault donnera plus tard à ce terme. Être une personne, c’est être désigné, classé et attaché à une identité qui vous rend visible, connaissable, et punissable. Ce que Foucault exprimera dans un passage célèbre :
« Cette forme de pouvoir s’exerce sur la vie quotidienne immédiate, qui classe les individus en catégories, les désigne par leur individualité propre, les attache à leur identité, leur impose une loi de vérité qu’il leur faut reconnaître et que les autres doivent reconnaître en eux. C’est une forme de pouvoir qui transforme les individus en sujets. […] Il y a deux sens au mot ‘sujet’ : sujet soumis à l’autre par le contrôle et la dépendance, et sujet attaché à sa propre identité par la conscience ou la connaissance de soi. Dans les deux cas, ce mot suggère une forme de pouvoir qui subjugue et assujettit. »8
Foucault ne distingue pas ici strictement entre « sujet » et « personne », et ce n’est pas un hasard : l’émergence de l’agentivité subjective dans la modernité s’est accompagnée d’une personnification du sujet. Même si la tradition anglo-saxonne a parfois mis de côté le terme « sujet », celui-ci n’est jamais très loin : il est réintroduit à travers la figure de la personne, désormais conçue comme porteur d’attributs mentaux, moraux, juridiques. Le résultat est un déplacement sémantique : ce que le mot « sujet » désignait auparavant est désormais absorbé par la notion de « personne ». Mais cette personne n’est pas un être qui agit « en tant que tel ». L’homme n’est pas sujet d’actions naturellement : il est qualifié comme « personne » en vertu d’une propriété spécifique, qui le rend justiciable, c’est-à-dire capable d’être tenu responsable, d’être puni ou récompensé. Autrement dit, la propriété « personne » n’est pas une essence, mais un statut fonctionnel et juridique. Law est très clair : la personne n’est pas l’homme tout entier. Quand on dit d’un homme qu’il est une personne, on ne parle pas de son âme, ni de son corps, ni même de la totalité de ses facultés. On isole une qualité, on abstrait une fonction à partir de la complexité ontologique de l’individu, pour ne retenir que ce qui le rend moralement et juridiquement opérable. La personne devient ainsi une fonction de reconnaissance, détachée de toute substance.

Bohumil Kubišta – Meditace9
Cette position rompt nettement avec la tradition métaphysique, où la personne renvoyait à une substance rationnelle individuelle10. Chez Law, au contraire, la personne n’est pas une substance, et ne repose sur aucun support métaphysique : ni âme, ni corps, ni mode. Elle est une fiction juridique, un rôle assigné. Cette conception se confirme dans le langage ordinaire. Alan Montefiore, que cite De Libera, remarque que les pronoms personnels (« je », « tu », « il ») désignent des positions discursives, non des entités substantielles. Dire « je » ne revient pas à dire « c’est mon âme » ou « c’est mon corps » qui agit, mais à désigner une instance située dans un réseau d’attribution de responsabilité. Être une personne, dans ce contexte, c’est donc pouvoir répondre de ses actes, se reconnaître dans ses pensées, et être reconnu par d’autres comme étant responsable. C’est ce qui fonde l’identité judiciaire, bien plus que l’identité ontologique.
Trois conditions sont alors nécessaires pour parler d’« identité personnelle » :
- être le même être à travers le temps
- être capable de se reconnaître comme tel
- être susceptible de répondre juridiquement des actes passés
La réponse à ces critères ne réside pas dans une essence interne, mais dans une capacité réflexive, dans un processus de reconnaissance juridique et morale. La subjectivité moderne repose donc sur une réflexivité régulée, assignée par des structures de pouvoir, et stabilisée par le droit. Elle est un effet de dispositif, non une donnée naturelle. C’est cette architecture discursive de la « personne », construite comme fiction judiciaire et support de subjectivation, qui prépare le terrain pour l’apparition du masque.
« L’architecture discursive de la personne, construite comme fiction judiciaire et support de subjectivation, prépare le terrain pour l’apparition du masque »
Dans l’appendice publié par Edmund Law à sa Defence of Mr. Locke’s Opinion concerning Personal Identity, un ami de Law – resté anonyme – propose une critique de certains passages de Locke, en particulier de sa définition de la personne. Ce texte marque une inflexion décisive, car il fait émerger une nouvelle conception de la personne, qui deviendra centrale dans la construction moderne de la subjectivité. L’argument repose sur une distinction fondamentale entre deux définitions du mot « personne » : une populaire, vague, qui assimile la personne à un être humain, et une autre plus philosophique, qui insiste sur la personne comme attribut ou caractère, non comme substance. L’ami de Law reproche à Locke d’avoir confondu ces deux niveaux. En définissant la personne comme un être pensant, intelligent, capable de réflexion et de mémoire, Locke aurait, selon lui, glissé abusivement d’un attribut à une entité. Autrement dit, il aurait réifié une fonction, passant d’une qualité (quale quid) à un « ceci » déterminé (hoc aliquid). La « personne » ne serait pas un être, mais une qualification active, un masque appliqué à un individu pour le rendre opérable dans le champ judiciaire. Pour appuyer son raisonnement, l’auteur mobilise un exemple classique : Cicéron, dans le Pro Sulla, explique que la persona n’est pas l’homme, mais le rôle qu’il joue. Un homme cruel dans sa fonction politique n’est pas nécessairement cruel par nature : il endosse une fonction, un masque. Ce que l’on juge ou reconnaît dans l’espace public, ce n’est pas l’homme en lui-même, mais le personnage qu’il incarne « homo gerens personam », l’homme jouant un rôle.
C’est ici que surgit le lien avec la problématique du masque : si la personne, selon cette lecture post-lockéenne, n’est plus une substance, mais un attribut, une qualité fonctionnelle, alors elle est strictement analogue à un masque. La personne devient une figure juridique, une fonction de reconnaissance, qui ne renvoie à aucun être profond, mais structure le sujet comme agent moral, opérable dans un système normatif. Ainsi, le « je » n’est pas une réalité métaphysique : c’est une fonction discursive, une instance qui répond devant la loi, qui peut être nommée, sanctionnée et récompensée. La personne n’est pas l’homme, mais ce par quoi l’homme devient lisible, saisissable et contrôlable. Cette lecture marque une rupture majeure avec la tradition substantialiste, où la personne désignait une substance rationnelle individuelle. Désormais, la personne est un effet d’assignation, une qualité abstraite, un rôle placé sur l’individu comme un masque juridique. Comme le décrit si bien Alain de Libera :
« Mais ce n’est là, sans doute, qu’une apparence : la personne telle que la conçoit l’Appendix n’est pas une qualité inhérente, une propriété dispositionnelle réclamant un sujet d’inhérence, un sujet ontologique ; c’est un personnage (character), un masque (mask), que l’on met, porte et retire ou troque pour en revêtir et porter un autre ? »11
C’est donc ce personnage masqué, produit par la fiction juridique de la « personne », qui se retrouve au cœur des mécanismes de subjectivation du pouvoir étatique moderne, tel que les analysera Foucault. Le pouvoir moderne, explique-t-il, ne se contente plus de dominer les corps ou d’ordonner les espaces : il forme les individus en les totalisant et en les particularisant, à travers des dispositifs complexes qui les identifient, les classent, les assujettissent :
« J’aimerais souligner le fait que le pouvoir de l’État – et c’est là l’une des raisons de sa force – est une forme de pouvoir à la fois globalisante et totalisatrice. Jamais, je crois, dans l’histoire des sociétés humaines – et même dans la vieille société chinoise –, on n’a trouvé, à l’intérieur des mêmes structures politiques, une combinaison si complexe de techniques de procédures totalisatrices. »12
Dans cette logique, le masque blanc, tel que le décrit Fanon, n’est pas une simple conséquence culturelle du colonialisme : c’est une structure de subjectivation produite par le pouvoir, une fonction d’identification répétée, qui vise à figer l’altérité dans un rôle, une image, un nom. Le colonisé devient ainsi le porteur d’un masque imposé, répété à l’infini : le bon indigène, le sauvage à civiliser, le traître potentiel, le noir animalisé… Ces figures ne sont pas des accidents : ce sont des points fixes d’une répétition normée, des positions dans une grammaire du pouvoir. Or, c’est ici que Deleuze vient renverser le sens même du masque et de la répétition. Là où la tradition occidentale voit dans le masque une dissimulation, et dans la répétition une reproduction du Même, Deleuze voit au contraire le masque comme condition de la différence, et la répétition comme de variation :
« La mort n’a rien à voir avec un modèle matériel. Il suffit de comprendre au contraire l’instinct de mort dans son rapport spirituel avec les masques et les travestis. La répétition est vraiment ce qui se déguise en se constituant, ce qui ne se constitue qu’en se déguisant. Elle n’est pas sous les masques, mais se forme d’un masque à l’autre, comme d’un point remarquable à un autre, d’un instant privilégié à un autre, avec et dans les variantes. Les masques ne recouvrent rien, sauf d’autres masques. Il n’y a pas de premier terme qui soit répété »13

Deleuze, Sartre, Foucault (de gauche à droite)
Il n’y a pas de vérité derrière les masques. Pas d’origine, pas d’essence à retrouver sous les couches successives. Le sujet n’est pas ce qui préexiste à la répétition, mais ce qui émerge d’elle. Le masque n’est pas ce qui empêche d’être, il est ce par quoi quelque chose peut advenir, se transformer, devenir autre, opérateur de variation, ligne de fuite et surface d’affirmation. Il ne s’agit plus de tomber le masque pour retrouver un soi authentique, mais de passer de masque en masque, d’enchaîner les devenirs, de briser la logique de la reconnaissance par celle de la répétition sans origine. Ce renversement ouvre la voie à une question fondamentale : le masque peut-il vraiment cesser d’être instrument d’assignation pour devenir lieu de différenciation, non plus imposé, mais affirmé ?
Conclusion — Le masque comme ligne de fuite ?
La personne apparaît comme un simulacre au sens de Baudrillard : une forme qui ne se contente pas de représenter le sujet, mais qui finit par se substituer à lui dans l’expérience même. La « fiction » juridique ne reste pas externe : elle s’incarne dans des pratiques, des récits, des évaluations, des sanctions, jusqu’à produire l’évidence d’un « moi » stable, imputable, continu. On ne vit plus à côté de la personne : on vit dans sa simulation, et c’est cette simulation qui devient le réel opératoire du rapport à soi. Mais c’est précisément ici qu’un second déplacement devient possible, à condition de ne pas confondre Baudrillard et Deleuze. Là où Baudrillard décrit la clôture de la simulation, Deleuze permet de saisir que le simulacre n’est pas seulement une illusion : il est aussi le lieu où circule l’intensité de la différence. Autrement dit, ce qui capture ne neutralise jamais totalement : ça module, ça filtre et ça ré-émet. Et c’est dans ces modulations mêmes que la différence peut cesser d’être identitaire (reconduite du Même) pour devenir intensive (écart, variation et devenir).
C’est exactement là qu’on remarque une sorte de Domi-Reverse14 : le dispositif de capture saisit un fragment de puissance, le reconfigure, puis le remet en scène comme un « retour » (identitaire, traditionnel et authentique). Ainsi, certaines conceptions de la lutte — la réaffirmation de soi, la reconquête d’une dignité — passent par l’affirmation d’une culture, d’une ethnie, voire d’une appartenance nationale, comme si l’enjeu était de retrouver un « soi » intact. Or il s’agit souvent d’un retournement stérile : une réappropriation rendue compatible avec l’État, le Capital, la norme, et plus profondément avec les principes mêmes de la subjectivité-personne, c’est-à-dire le retour masque sans reconquête créatrice. La tentative de désenclavement ne sort alors pas du dispositif, et reste prisonnière des catégories produites par ce qu’elle cherche précisément à fuir : les formes discursives déjà assignées par la personne (identité stable, reconnaissance, représentation, imputabilité). Tout se joue comme si l’on cherchait à se libérer en se retrouvant, mais uniquement à l’intérieur de l’artificiel qui organise déjà la capture. Le masque est donc double : il est à la fois la condition de gouvernabilité du sujet et l’écran sur lequel se rejouent des réémissions de différence déjà domestiquées.


Imu utilise le Domi Reverse15
L’affirmation ne se situe donc pas dans un retour identitaire, mais dans un geste inverse : déconstruire les strates (récits d’origine, essence culturelle, appartenance nationale) qui donnent au sujet l’illusion d’un socle. La ligne de fuite ne part pas d’une “vraie identité” retrouvée, mais d’un travail de désidentification : faire apparaître les mécanismes de capture, défaire leurs évidences, et rouvrir dans le masque lui-même un espace de variation et de devenir. Ce sont précisément ces espaces de variation et de devenir qu’il s’agira de mettre en scène dans la dernière partie de cette réflexion.
Notes de bas de page
- James Ensor, Ensor aux masques, huile sur toile, 117 x 82 cm, 1899, Musée d’art Menard. ↩︎
- Du verbe (rare) inhérer : Être contenu dans quelque chose de façon essentielle et permanente, faire partie de sa nature même. ↩︎
- Locke écrit dans un contexte post-hobbesien, où l’on cherche à stabiliser une figure morale du sujet capable de contracter et d’assumer ses actes. Sa définition de la personne comme “être conscient de soi dans le temps” (Essai sur l’entendement humain) participe à cette volonté de produire un sujet juridiquement imputable. C’est cette fiction de continuité que je veux interroger. ↩︎
- Godfrey Kneller, Portrait de John Locke, huile sur toile, 76 x 64 cm, Musée de l’Ermitage, 1697 ; John Vanderbank, Portrait de Joseph Butler, huile sur toile, 127 x 101 cm, XVIIIe siècle, Auckland Castle ; George Romney, huile sur toile sur panneau de bois, 127 x 102 cm, 1771, Musée national du Victoria. ↩︎
- Willam Law, A defence of Mr. Locke’s opinion concerning personal identity, 1769. ↩︎
- Joseph Butler, The Analogy of Religion, 1736. ↩︎
- Au §9 du chapitre XXVII. ↩︎
- Michel Foucault, Dits et écrit Tome 2, Quarto, 2017 p. 1047. ↩︎
- Bohumil Kubišta, Meditace, huile sur toile, 50 x 30 cm, 1915, Galerie nationale de Prague. ↩︎
- En particulier dans la tradition scolastique. ↩︎
- Alain De Libera, Archéologie du Sujet Tomes 2 : la quête de l’identité, Vrin, 2010 p 267. ↩︎
- Michel Foucault, Dits et écrit Tome 2, Quarto, 2017 p. 1048. ↩︎
- Gilles Deleuze, Différence et répétition, PUF, 2000, p. 28. ↩︎
- Le Domi Reversi est un rituel de magie noire utilisé par le personnage Imu dans le manga One Piece, qui piège la cible et inverse complètement sa personnalité, la transformant en un esclave démoniaque loyal à Imu, doté une force décuplée et d’une quasi-immortalité. L’étymologie latine renvoie à l’idée d’un retour à une origine illusoire (« domi reversi » signifiant approximativement « retour à la maison » ou « retour dominant ») : Imu ramènerait les âmes à un état primordial, un foyer obscur et mythique d’où émergeraient des versions alternatives et malveillantes des personnages. ↩︎
- Eiichirō Oda, One Piece, Chapitre 1150, p. 10-11. ↩︎

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