Norman Ajari est un chercheur franco-américain, qui, après avoir soutenu une thèse sur l’œuvre de Frantz Fanon, a enseigné la philosophie successivement à Toulouse, Philadelphie puis Édimbourg. Il a également eu, au cours de sa vie, une activité de militant antiraciste, notamment au sein du Parti des Indigènes de la République, qu’il poursuit aujourd’hui à travers sa présence sur les réseaux sociaux. Il concilie ces deux perspectives dans des ouvrages comme Le Manifeste afro-décolonial et La Dignité ou la Mort1, pour explorer la possibilité d’une radicalité politique articulée depuis une perspective noire et décoloniale.
ch:mg : Bonjour Norman Ajari, nous vous remercions de prendre le temps de répondre à nos questions. Pour poser les bases de notre discussion : pourriez-vous me dire qui est Lovecraft ? Et en quoi a-t-il marqué l’histoire du genre de l’horreur en littérature ?
Norman Ajari : Bonjour, c’est avec plaisir ! Lovecraft était un auteur américain de la première moitié du XXème siècle, qui écrivait essentiellement des nouvelles d’horreur. Il est surtout connu pour ce qu’on appelle le mythe de Cthulhu : un ensemble de récits mettant en scène des créatures fantastiques, mais aussi plusieurs hypothèses sur la structure de la réalité phénoménale et quotidienne, qui ne serait qu’une sorte de surface. En dessous de cette réalité, bien au-delà de nos capacités de compréhension et de notre conception de l’espace-temps, se trouveraient des entités absolument terrifiantes. C’est un genre de retournement des monothéismes selon lesquels il existerait un ordonnancement divin et réglé du monde, à la manière du thème théologique du « grand horloger »2. Dans cette perspective, la divinité met en forme la réalité, la maintient dans un état de stabilité, de justice et de paix. Au contraire, lorsque Lovecraft imagine la possibilité de la divinité — il faut dire qu’il était très athée —, elle est très chaotique. L’effort pour chercher à la comprendre, pour essayer de l’expliquer par la science rationnelle et raisonnable est dépassé par toute une série de monstruosités absolument terribles, capables de nous faire basculer dans la folie. C’est cela, si j’ose dire, le fond de Lovecraft.
Lorsque Lovecraft imagine la possibilité de la divinité, elle est très chaotique. L’effort pour chercher à la comprendre, pour essayer de l’expliquer par la science, rationnelle et raisonnable, est dépassé par toute une série de monstruosités absolument terribles, capables de nous faire basculer dans la folie.
Au-delà des adaptations de son univers, Lovecraft a introduit plus largement beaucoup d’éléments qui sont devenus des milliers dans la pop culture, comme le thème des créatures à visage tentaculaire qu’on retrouve par exemple avec les flagelleurs mentaux dans l’univers de Donjons et Dragons, ou dans la trilogie Xenogenesis d’Octavia Butler3, ou les démons titanesques qui dorment aux fonds des océans mis en scène dans le film de found footage Cloverfield4. Il est aussi l’inventeur du Necronomicon, ce livre maudit renfermant des secrets terrifiants, que l’on retrouve par exemple dans Evil Dead5 et les autres films de Sam Raimi, ou dans Binding of Isaac6, un jeu flash indépendant.




En haut : Le Necronomicon dans Binding of Isaac (2011) et dans Evil Dead (1981)
En bas : Un flagelleur mental dans Final Fantasy VII Rebirth (2025) et dans Baldur’s Gate 3 (2025)
ch:mg : Dans de précédentes interventions, vous défendiez l’hypothèse selon laquelle l’imaginaire de Lovecraft est marqué par la question raciale et le racisme. Pourtant, cet aspect n’est pas toujours évident pour qui ne prend pas en compte cet aspect ; un lecteur peu averti pourrait facilement passer à côté. En quoi la perspective de Lovecraft est-elle singulière sur ce plan ? Pourriez-vous nous donner quelques exemples ?
N. Ajari : Tout dépend, en fait, de ce qu’on lit de Lovecraft. Si l’on se concentre sur ce que M. Houellebecq appelait ses « grands textes », comme Les Montagnes hallucinées ou Le Cauchemar d’Innsmouth7, on en trouve effectivement la trace, mais ce n’est pas vraiment explicite ; comme vous l’avez souligné, un lecteur ou une lectrice qui n’est pas particulièrement familier avec la personnalité de Lovecraft ne va pas nécessairement le remarquer.
En revanche, cet aspect est bien plus évident dans certains de ses textes de jeunesse. Le plus clair à ce sujet est La Rue8, car il ne recours ni au fantastique ni au mythe, et ne présente aucune des dimensions caractéristiques de l’œuvre de Lovecraft. C’est un pur récit colonial de la conquête de la Nouvelle-Angleterre, avec des éléments d’anticommunisme extrêmement virulents, et un antisémitisme à peine voilé — il y décrit par exemple des « économistes » qui entrent dans les maisons pour monter les personnes de couleur contre les Blancs et comploter pour détruire la civilisation. Il y a des expressions qu’il utilise sans cesse, et qui démontrent ce rapport racial précisément parce qu’elles sont racialement connotées, comme « swart », qu’on traduit souvent par « basané ». Étymologiquement, ce mot signifie noir, comme l’allemand Schwarz. C’est un élément racial assez flou, mais qui désigne clairement des personnes non-blanches. Dans ces textes, ces groupes-là sont toujours présentés comme des ennemis, des menaces…
Un autre exemple frappant est L’horreur de Red Hook9, qui est par ailleurs une excellente nouvelle d’horreur, dans laquelle il décrit la ville de New York en s’inspirant de sa propre expérience. Il parle justement du multiculturalisme, ce mélange racial, linguistique et civilisationnel où, des Noirs se mélangent à des Asiatiques , comme d’une expérience fondamentalement horrifique. Même si l’objet central de la terreur dans cette nouvelle est un culte satanique qu’on découvre à la fin, la basse continue qui permet à Lovecraft d’insuffler cette atmosphère malsaine est la présence d’une faune multiraciale et dangereuse, que la police elle-même est incapable de maîtriser.
« Red Hook est un dédale de taudis [où] la population est extrêmement variée et mystérieuse. Des éléments syriens, espagnols, italiens et noirs s’y mélangent avec ceux de la proche banlieue scandinave et américaine. C’est une tour de Babel bruyante et malpropre, [où] les blasphèmes d’une centaine de dialectes assaillent le ciel. […] Des mains furtives éteignent les lumières, tirent les rideaux, et des faces basanées, marquées par le péché, disparaissent des fenêtres quand des visiteurs s’aventurent jusque-là. La police désespère d’y ramener l’ordre, et essaye plutôt d’élever des barrières pour protéger le monde extérieur de la contagion. »
H.P. Lovecraft dans « L’Horreur de Red Hook »10
Tout cela est confirmé par la correspondance de Lovecraft, où il se livre à de véritables logorrhées pamphlétaires contre les personnes non-blanches, d’une intensité et d’une brutalité parfois saisissantes ; on a l’impression de lire du Céline, Bagatelle pour un massacre11, avec cette même frénésie de délire raciste. Cela a aussi été beaucoup mis en avant par Houellebecq — lui-même assez raciste — dans un essai sur Lovecraft sous-titré Contre le monde, contre la vie12, dans lequel il y présente le racisme de Lovecraft comme le moteur de son œuvre. Je ne suis pas vraiment d’accord avec ses arguments, mais je pense qu’il était sur la bonne piste quand il a développé cette idée.
ch:mg : Une dimension importante de cette lecture est l’accent mis sur les émotions et les affects du racisme. On y décèle une terreur, une peur quasi pathologique de ce qui n’est pas blanc. Quel peut être, selon vous, l’intérêt d’une telle approche, que l’on pourrait qualifier de phénoménologique, par rapport à des lectures plus matérialistes, centrées sur des manifestations plus objectives du racisme ?
N. Ajari : Étudier Lovecraft ainsi nous permet de saisir les ressorts profonds du racisme et les formes qu’il peut prendre d’un point de vue subjectif. Aujourd’hui, il est davantage connu pour avoir inventé le sous-genre de l’horreur que l’on appelle aujourd’hui « l’horreur cosmique ». Celle-ci repose sur le contraste que j’ai évoqué juste avant, entre la finitude de notre entendement et l’immensité possiblement terrifiante de ce qui nous échappe. C’est un peu à l’image de la célèbre phrase des Pensées de Pascal : « Le silence éternel de ces espaces infinis m’effraie »13.
Or, et tous ses lecteurs assidus le savent, cette horreur cosmique vient tardivement à Lovecraft : c’est dans ses derniers textes qu’il crée ce panthéon monstrueux. Auparavant, il y a certes toujours de la magie, cette dimension inquiétante et paranormale, mais on reste dans une filiation avec son auteur favori, qui est Edgar Allan Poe. Or, on voit Lovecraft va transitionner de ce premier moment — d’une horreur plus classique — vers ces formes tardives et son horreur cosmique, avec des continuités assez inattendues. Dans le chapitre que je consacre à Lovecraft dans un ouvrage à venir, je parle d’objets effroyables (les éléments qui nous mettent sur la voie de cette horreur cosmique, avec lesquels il produit cet effet d’étrangeté radicale en nous) et j’essaie d’en faire la généalogie avec ses textes plus centrés sur une horreur, si j’ose dire, plus « terre-à-terre ».

Croquis de Cthulhu selon Lovecraft lui-même, 1934.
Pour prendre l’exemple le plus important, le Necronomicon, l’objet d’effroi par excellence : Je me suis demandé s’il n’existait pas d’autres livres terrifiants dans l’œuvre de Lovecraft. Il se trouve qu’il y a justement un tel texte, mentionné dans la nouvelle L’Image dans la maison14, qui raconte l’histoire d’un voyageur perdu dans les forêts de Nouvelle-Angleterre et qui est abrité par un homme étrange, d’un âge canonique. Cet homme lui montre donc un livre, appelé le Regnum Congo15, dans lequel il trouve des gravures de rites cannibales qui seraient effectués par les Congolais. Le texte existe vraiment ; il a été écrit par l’explorateur Pigafetta durant la Renaissance, même s’il reste une œuvre fantasmatique, une œuvre d’imagination, comme beaucoup à l’époque. L’objet horrifique, ici, pour Lovecraft, c’est l’Afrique, les Congolais, et le fait que cet homme là se révèle être lui-même un cannibale, rendu fou par le Regnum Congo : il a régressé à l’état des nègres. Je défends que l’ancêtre, le blueprint du Necronomicon, est quelque chose de réel, à savoir ce texte consacré à l’Afrique. Selon moi, toutes les horreurs cosmiques qui sont abritées dans les Necronomicon n’en sont qu’une amplification et une intensification.
Quand il mentionne Cthulhu, Lovecraft parle aussi de toutes ces phrases, reproduites dans une graphie bizarre, qui reviennent comme une litanie incompréhensible et imprononçable. Puis, on se rend compte que Lovecraft est surtout terrifié, lorsqu’il est dans les rues de New York, d’entendre des langues qu’il ne comprend pas, de voir des magasins avec des écritures en chinois, en arabe, en arménien, en géorgien, des idéogrammes qui lui sont aussi incompréhensibles qu’imprononçables. C’est ce qui constitue la matière première de ses objets d’effroi.
Ph’nglui mglw’nafh Cthulhu
R’lyeh wgah’nagl fhtagn.
Dans sa demeure de R’lyeh la morte
Cthulhu rêve et attend.
Une phrase en R’lyehian, la langue des Grands Anciens, citée par Lovecraft dans l’Appel de Cthulhu
Un autre objet d’effroi par excellence, ce sont les créatures hybrides, comme les hommes-poissons dans Le Cauchemar d’Innsmouth. Il y a justement une nouvelle, Les faits concernant feu Arthur Jermyn16, où il nous raconte une histoire d’exploration coloniale qui a donné lieu à des hybridations effroyables homme-singe, avec un évident fond négrophobe. Encore une fois, ce fond négrophobe et cette histoire coloniale d’hommes-singes vont être élevés à un niveau cosmique dans Le Cauchemar d’Innsmouth, avec ces hommes-poissons qui viennent d’une civilisation sous-marine séculaire, et qui auraient toujours vécu dans des rites terribles à l’abri des êtres humains.
À chaque fois, il existe des versions préalables de ses histoires les plus célèbres, où la dimension raciste est beaucoup plus intensément à l’œuvre. Il va dans le deuxième temps intensifier cette dimension raciste, lui donner un souffle en la connectant à des craintes cosmiques. D’une certaine façon, j’oserais même dire qu’il va ainsi expliciter son racisme, en le rendant plus cosmique. Tel qu’il est vécu par Lovecraft, le racisme n’est pas une affaire de « ne pas aimer la différence », mais est lié à des angoisses absolument profondes et abyssales. En ce sens, le travail d’écriture horrifique de Lovecraft correspond toujours à une amplification du vertige que déclenche en lui la question raciale.
Lovecraft explicite son racisme en le rendant plus cosmique. Son travail d’écriture horrifique correspond toujours à une amplification du vertige que déclenche en lui la question raciale.
ch:mg : Pourtant, Lovecraft semble également habité par une crainte : moins par l’altérité non-blanche en elle-même que par la possibilité d’une dégénération de sa propre blanchité. Par exemple, dans La Peur qui rôde17, il raconte l’histoire d’une famille pauvre d’immigrants hollandais qui s’isolent dans les Catskills18 et qui finissent par former une espèce de tribu consanguine, régressent à l’état animal et attaquent les voyageurs. On voit ici se dégager très clairement le lien entre racisme et mépris de classe, qui est plus largement présent dans beaucoup d’autres nouvelles de Lovecraft. Comment cette dimension s’articule avec ce que vous venez de dire sur la négrophobie et le racisme ?
N. Ajari : Il y a un concept que j’ai développé spécifiquement à partir de l’analyse de Lovecraft : la corruption viscérale. Traditionnellement, par exemple avec le Grand Remplacement, on a la crainte d’une population blanche de plus en plus envahie de l’extérieur par une population non-blanche. Or, je pense que l’aspect le plus radical du racisme ne réside pas dans ce sentiment de submersion depuis l’extérieur, mais dans le possibilité que la menace puisse être intérieure. C’est par exemple ce qui est à l’œuvre dans la nouvelle que vous mentionnez, ou dans Le Cauchemar d’Innsmouth, où le protagoniste découvre qu’il provient lui-même de cette civilisation abjecte aux yeux des hommes, et qui finit par céder et admettre qu’il a envie de rejoindre cette espèce.
« De grandes étendues liquides s’ouvraient devant moi, et j’errais à travers de gigantesques portiques engloutis et des labyrinthes de murs cyclopéens envahis d’herbes en compagnie de poissons grotesques. Ensuite apparurent les autres formes, qui me remplissaient d’une horreur sans nom lorsque je m’éveillais. Mais au cours des rêves elles ne m’inspiraient aucune crainte – j’étais des leurs ; je portais leurs ornements inhumains, je parcourais leurs routes aquatiques et je récitais de monstrueuses prières dans leurs détestables temples du fond de la mer. »
Lovecraft dans « Le Cauchemar d’Innsmouth »
Il y a toujours un vertige généalogique à l’œuvre chez Lovecraft, d’où, d’ailleurs, l’obsession de la pureté raciale : « Est-ce que ma race est vraiment pure ? » La corruption viscérale, c’est l’idée qu’il existe peut-être, au fond de mon arbre généalogique, une impureté qui me travaille de l’intérieur et qui me pousse à désirer des choses contraires à ma civilisation. L’angoisse de la décivilisation, du métissage, elle vient aussi de l’intérieur. C’est la possibilité qu’au bout d’un moment, le Blanc ne va plus se reconnaître lui-même. Vous allez me dire que c’est très américain, c’est la « one-drop rule », mais je pense que cela travaille l’ensemble des angoisses liées à la bâtardise et à la contamination raciale. On retrouve l’idée que l’inconscient et l’être eux-mêmes sont travaillés intérieurement, que les pulsions et les désirs puissent être orientés vers des choses en réalité abjectes et abominables, contre nature.
ch:mg : Chez Lovecraft, le contraste fondamental de l’horreur cosmique — que vous avez mentionné plus tôt — apparaît également dans une certaine forme : nous lisons souvent des rapports et des enquêtes, des scientifiques, des chercheurs ou des policiers, mais cet aspect rationnel est systématiquement débordé par le surnaturel et le dionysiaque. Est-ce qu’il n’y aurait donc pas là, chez Lovecraft, un rapport angoissé et désenchanté à la modernité en général, dont le racisme ne serait qu’un modalité d’expression ? Est-ce que vous considérez que la grille d’analyse de l’angoisse raciale, que vous venez de dérouler, épuise les lectures qu’on puisse faire de Lovecraft ?
N. Ajari : Je ne pense pas que cela épuise les lectures de Lovecraft ; en revanche, ma conviction profonde est que tenter d’analyser l’horreur de Lovecraft sans prendre en compte cette dimension raciale est une erreur, parce qu’elle est vraiment centrale. Mais, effectivement, il n’y a pas que cela.
Il y a cette question de la connaissance, que vous venez d’évoquer, qui est aussi centrale. Une des citations les plus connues de Lovecraft, qui ouvre l’Appel de Cthulhu, prédit que les sciences sont destinées à converger pour nous révéler une vérité si terrifiante qu’elle nous précipiterait vers un nouvel âge des ténèbres. L’incipit des Faits concernant feu Arthur Jermyn est du même ordre, sur la faillibilité de la science, ses dangers… Lovecraft était fasciné par la science, et les personnages qu’il décrit dans ses nouvelles sont souvent mis à rude épreuve face aux limites de la science, même si ce sont des personnages pour lesquels il a également une empathie considérable.
Le paradoxe, c’est que cela a donné du grain à moudre à une interprétation postmoderne, au sens de Jean-François Lyotard, c’est-à-dire une sorte de scepticisme par rapport à la capacité des énoncés scientifiques à dire la vérité. Or, je ne crois pas que ce soit cela que Lovecraft cherche véritablement à faire, et que sa pensée ait pour but le renoncement à la science ou un retour à la nature traditionnelle. Sa vision du monde, qu’il appelle lui-même « mécanisme matérialiste », est quasiment empreinte de scientisme.
« Nous vivons sur une île placide d’ignorance, environnée de noirs océans
Lovecraft dans l’incipit de « L’Appel de Cthulhu »19
d’infinitude que nous n’avons pas été destinés à parcourir bien loin. Les sciences, chacune s’évertuant dans sa propre direction, nous ont jusqu’à présent peu nui. Un jour cependant, la coordination des connaissances éparses nous ouvrira des perspectives si terrifiantes sur le réel et sur l’effroyable position que nous y occupons qu’il ne nous restera plus qu’à sombrer dans la folie devant cette révélation, ou à fuir cette lumière mortelle pour nous réfugier dans la paix et la sécurité d’un nouvel obscurantisme. »
Précisément, je pense que sa manière de concevoir l’horreur est une réponse à l’âge scientifique, du fait de sa fascination pour la science et pour la compréhension qu’elle nous offre du monde. Qu’est-ce qui est encore en mesure d’être véritablement horrifique ? Est-ce que les fantômes de la littérature gothique, les loups-garous ou les vampires peuvent encore nous faire peur aujourd’hui, à l’heure où précisément ces phénomènes deviennent de plus en plus aisément explicables par la science ? Lovecraft veut donc non seulement montrer les limites de la science, mais aussi prendre acte du fait qu’il est de son essence même d’être limitée, et que pour concevoir l’horreur à une époque où la science avance en permanence, il faut penser ce qui est au-delà de toute explication scientifique. Ce n’est pas une manière de la mettre en échec, mais c’est un hommage, au sens où c’est finalement le rapport réel à la méthode scientifique qui permet de révéler l’horreur de l’univers et l’horreur cosmique.
ch:mg : Aujourd’hui, de nombreuses œuvres reprennent l’esthétique de Lovecraft sans tenir compte des dimensions qu’on vient d’évoquer. Parmi les exemples récents, on peut citer les jeux vidéo Darkest Dungeon ou Bloodborne20, mais on pourrait aussi penser à Alien ou à Predator21. Qu’implique le fait de réutiliser son esthétique sans aborder la dimension raciale de l’imaginaire de Lovecraft ? Par exemple, le Predator semble indiquer que l’angoisse raciale est à l’œuvre à l’arrière-plan : une altérité radicale mais humanoïde, les dreadlocks, la grande taille, les muscles et la force physique, la peau sombre, la violence…
N. Ajari : Je pense qu’on ne pourrait pas donner la même réponse pour tous les exemples que vous venez de donner. Bloodborne ou Darkest Dungeon, c’est une influence médiée via le jeu de rôle sur table, avec notamment pour Darkest Dungeon cette mécanique d’effondrement psychologique qui rend le personnage injouable lorsqu’on dépasse un seuil. On retrouve cela chez Lovecraft, où le simple fait de faire face aux Grands Anciens fait sombrer les personnages dans la folie et dans un effroi abyssal…
ch:mg : Et justement, dans Darkest Dungeon, le point de bascule où les personnages peuvent tomber dans la folie contient aussi la possibilité qu’ils se subliment et qu’ils atteignent un état « d’éveil », où ils deviennent invincibles.
N. Ajari : C’est vrai qu’il n’y a pas cette possibilité d’illumination chez Lovecraft…Cela montre qu’on est bien dans une influence médiée.
En revanche, on peut dire que le Predator incarne la violence noire ; il existe d’ailleurs un terme qui était très utilisé aux États-Unis, y compris par Hillary Clinton, superpredator, pour renvoyer aux jeunes Noirs des ghettos, très violents et dangereux. Le Predator vient donc aussi métaphoriser des craintes sociales qui traversaient les États-Unis. Même dans un monde qu’on dit post-racial, ce sont souvent les caractéristiques noires qui vont être déplacées vers l’horreur, de la même manière que Lovecraft le fait entre ses premières et ses dernières nouvelles. Ces signes de la noirceur deviennent souvent des éléments d’attraction qu’on fixe sur des créatures, des êtres, des objets : c’est ce qui les rend effrayants.

Le Predator de Shane Black, 2018.
ch:mg : Justement, est-ce que vous diriez qu’il y a une centralité de la négrophobie chez lui ?
N. Ajari : Oui, la négrophobie est centrale, parce que c’est le point nodal à partir duquel tout le reste s’articule. Bien sûr, il y a toutes les angoisses raciales du monde chez Lovecraft, jusqu’à l’antisémitisme, mais cette question de la noirceur fonctionne souvent comme ce qui les rassemble et qui les unifie : pour lui, le Noir, c’est le signe à partir duquel on comprend tout le reste, c’est la quintessence de l’infâme et du dégoûtant. C’est à partir de là qu’on comprend les langues incompréhensibles qui proviennent du Congo, de l’Asie ou de l’Arabie, ces écritures étranges dans les livres… à partir de là, on peut aller vers toutes les terreurs raciales.
Dans Les Montagnes hallucinées, Lovecraft évoque d’autres Anciens, qui auraient créé une cité magnifique dans l’Antarctique. Puis, leurs esclaves appelés les Shoggoths, des créatures monstrueuses et polymorphes, auraient fini par prendre le pouvoir sur eux. Lovecraft, enfin plutôt son narrateur, qui est encore un scientifique, étale toute sa compassion à l’égard des Anciens, qui avaient créé une magnifique civilisation avant que ces esclaves brutaux ne viennent la détruire. Là encore, on retrouve une solidarité esclavagiste d’un Blanc du début du XXème siècle, qui se demande comment il est possible que des monstres aient pu se révolter ainsi, vaincre des personnes aussi géniales, qui ont construit des bâtiments aussi magnifiques… La crainte et l’angoisse civilisationnelle jouent vraiment à plein dans ce décalque de l’histoire des États-Unis par rapport aux révoltes d’esclaves.
ch:mg : Pour conclure notre entretien, une chose est claire : votre démarche n’avait pas pour but de cancel Lovecraft. En revanche, il semble un peu difficile de le lire maintenant comme si de rien était, ou d’évacuer la question comme beaucoup le font, en prétextant que c’était seulement le paradigme de son époque. Alors que faire de Lovecraft, aujourd’hui ?
N. Ajari : Si on le lit comme si de rien n’était, on perd beaucoup. J’en parle justement dans le livre que je suis encore en train de composer, sur la question du rapport entre la condition noire et l’horreur comme genre littéraire et spéculatif, dans lequel j’ai consacré un chapitre à Lovecraft. On gagne beaucoup à le lire de cette manière-là parce que cela apporte un niveau de lecture supplémentaire. Et malgré tout ce que je sais, je tire toujours énormément de plaisir à lire Lovecraft ; c’est simplement un niveau de lecture qui enrichit l’expérience.
Lovecraft arrive à nous faire comprendre l’expérience de terreur d’un raciste. Le gouffre abyssal l’on ressent à la découverte des grands anciens, c’est ce que ressent le raciste qui se rend compte qu’il y a peut-être de la souillure noire ou arabe dans son arbre généalogique.
On peut voir ainsi que Lovecraft ne nous propose pas simplement du divertissement. Il arrive à dire quelque chose sur le monde et à proposer un voyage tout à fait unique : comprendre l’expérience de terreur d’un raciste, d’un xénophobe radical, sans l’être. Se confronter à la manière dont il perçoit le Necronomicon, dont il perçoit ces langues, ces civilisations qu’il invente, c’est se confronter à l’expérience d’un raciste. Le gouffre abyssal que l’on ressent à la découverte des Grands Anciens, c’est ce que ressent un raciste qui se rend compte qu’il y a peut-être de la souillure noire ou arabe dans son arbre généalogique. Il a réussi à trouver en lui-même ce qui lui faisait peur, tout cet ensemble de fantasmes raciaux, à les maquiller, les transformer et les sublimer, d’une telle manière qu’on puisse les ressentir aussi : on a peur de ces métisses d’origine cosmique, de la même manière que lui avait peur dans les rues de New York.
ch:mg : On vous remercie d’avoir répondu à nos questions, et on suivra avec attention la sortie en librairie de ce prochain ouvrage !
N. Ajari : Je vous remercie pour vos questions ! C’était une bonne occasion de proposer en avant-première les arguments de ce chapitre, j’espère que ça donnera aux gens envie de le lire.
Notes de bas de page
- Ajari, N. (2024). Le Manifeste afro-décolonial. Le rêve oublié de la politique radicale noire. Éditions du Seuil et Ajari, N. (2019). La dignité ou la mort. Éthique et politique de la race. La Découverte. ↩︎
- Idée, popularisée notamment par le théologien britannique William Paley, selon laquelle Dieu aurait créé et régulerait l’univers avec une précision parfaite, ayant au monde la relation qu’un horloger entretient avec les mécanismes qu’il répare. ↩︎
- Butler, O. E. (1987-1989). Xenogenesis (Vols. 1-3) [Série de romans]. Warner Books. ↩︎
- Reeves, M. (Réalisateur), & Goddard, D. (Scénariste). (2008). Cloverfield [Film]. Paramount Pictures. ↩︎
- Raimi, S. (Réalisateur). (1981). The Evil Dead [Film]. Renaissance Pictures. ↩︎
- McMillen, E., & Himsl, F. (2011). The Binding of Isaac [Jeu vidéo]. Edmund McMillen. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1936). Les Montagnes hallucinées [Nouvelle]. Astounding Stories. et Lovecraft, H. P. (1936). Le Cauchemar d’Innsmouth [Nouvelle]. Visionary Publishing. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1920). La Rue [Nouvelle]. Wolverine. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1927). L’horreur de Red Hook (voir page 1333) [Nouvelle]. Weird Tales, 9(1). ↩︎
- ibid. p.1336. ↩︎
- Céline, L.-F. (1937). Bagatelles pour un massacre [Livre]. Éditions Denoël. ↩︎
- Houellebecq, M. (1991). H.P. Lovecraft : Contre le monde, contre la vie [Essai]. Éditions du Rocher. ↩︎
- Pascal, B. (1670). Pensées. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1921). L’image dans la Maison (voir page 1190) [Nouvelle]. The National Amateur. ↩︎
- Des versions numérisées du Regnum Congo sont consultables via Google Books. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1921). Les faits concernant feu Arthur Jermyn (voir page 1175) [Nouvelle]. The Wolverine. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1923). La Peur qui rôde (voir page 1261) [Nouvelle]. Home Brew. ↩︎
- Les Catskills sont une chaîne de collines et de plateaux boisés faisant partie du plateau des Appalaches, situés à environ 160 km au nord-ouest de New York. ↩︎
- Lovecraft, H. P. (1921). L’Appel de Cthulhu (voir page 79) [Nouvelle]. The National Amateur. ↩︎
- Red Hook Studios. (2016). Darkest Dungeon [Jeu vidéo] et FromSoftware. (2015). Bloodborne [Jeu vidéo, PlayStation 4]. Sony Computer Entertainment. On remarquera que le nom du studio Red Hook fait directement référence à la nouvelle de Lovecraft Horreur à Red Hook, mentionnée auparavant. ↩︎
- Entre autres Scott, R. (Réalisateur). (1979). Alien, le huitième passager [Film]. 20th Century Fox et McTiernan, J. (Réalisateur). (1987). Predator [Film]. 20th Century Fox. ↩︎
Illustrations
- Le Necronomicon, McMillen, E., & Himsl, F. (2011). The Binding of Isaac [Jeu vidéo]. Edmund McMillen.
- Le Necronomicon, Raimi, S. (Réalisateur). (1981). The Evil Dead [Film]. Renaissance Pictures.
- Un flagelleur mental, Square Enix. (2025). Final Fantasy VII Rebirth [Jeu vidéo].
- Un flagelleur mental, Larian Studios. (2023). Baldur’s Gate 3 [Jeu vidéo].
- Croquis de Cthulhu, Lovecraft, H. P. (1934). Providence, Brown University Library. [Dessin].
- Le Predator, Black, S. (Réalisateur). (2018). The Predator [Film]. 20th Century Fox.
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