Les habitués des soirées de Liga sur Bein Sports connaissent les envolées lyriques d’Omar da Fonseca sur la beauté du football : Le dribble, c’est le sourire du talent. Ce n’est, dès lors, pas très étonnant qu’il soit passionné par l’ailier brésilien du Real Madrid Vinícius. Et en effet, on perçoit bien le décalage ou le déséquilibrage, et même une sorte de poésie qui donne sa dimension si particulière au dribble en général, et au jeu de Vinícius en particulier. Si nous étions pompeux, nous dirions que c’est dialectique, d’un bout à l’autre.

Pourtant, en cette soirée de mai 2023, c’est un autre genre de dialectique qui est à l’œuvre. Sur le terrain, le match est certes difficile pour le Real, mais le plus notable se déroule en effet en tribunes. Découverts seulement après la fin de la rencontre parce que atténués sur la retransmission télévisuelle, cris de singe, “mono” et autres interpellations du même genre visant Vinícius descendent des travées. Excédé, il fait à plusieurs reprises arrêter le jeu pour aller confronter certains de ses agresseurs en tribunes.
Bien loin d’être un incident isolé, les actes racistes visant Vinícius sont en fait monnaie courante depuis quelques années dans le football espagnol. Cependant, au lieu de s’attirer une sympathie qu’on supposerait inconditionnelle, l’outré fait souvent étrangement l’objet de critiques. Évidemment, personne ne pousse le vice jusqu’à la justification totale ; bien sûr, tout le monde condamne. Mais on entendra que Vinícius devrait peut-être se concentrer sur le terrain, et que, malgré les torts de ses agresseurs, tout ça ne se déroulerait pas sans ses protestations et autres provocations. Après tout, les autres joueurs noirs ne se font pas insulter, eux…non ?
camusiens
Dans son dernier livre, le chercheur Olivier Gloag attaque frontalement une figure cardinale de la littérature française contemporaine : Albert Camus. Loin d’être le progressiste convaincu que l’on cherche souvent à commémorer, Camus voit en effet sa réputation hagiographique très entamée par un examen critique rigoureux de sa biographie et de son oeuvre : anticolonialisme voire même racisme, peine de mort, résistance, vision des femmes…
Spécifiquement sur la question coloniale, Camus s’est fait le porte-voix d’un positionnement trouvant encore aujourd’hui des défenseurs, que nous appellerons ici camusiens. Concernant l’Algérie, la position de ce dernier fut en effet toujours celle d’un prétendu compromis : ni l’indépendance, “formule purement passionnelle”, ni l’oppression des Algériens. En un mot, une colonisation à visage humain ; position de laquelle découle logiquement une aversion vis-à-vis de toute forme de résistance contre la présence française en Algérie. De l’Étranger au Premier Homme, en passant par La Peste, Le Mythe de Sisyphe, La Chute ou L’Homme Révolté se détache ce fil rouge, cette recherche continuelle du compromis colonial. Entre autres exemples, retenu comme un fervent militant contre la peine de mort, Camus ne daignera pas faire valoir son statut auprès de la présidence de l’époque pour obtenir la grâce des militants indépendantistes. Dans la même veine, il confiera à son secrétaire Roger Quillot qu’il ne pourrait vivre dans une France séparée de l’Algérie, et immigrerait le cas échéant au Canada.

Ici, évoquer Camus, c’est saisir quelque chose de cet individualisme éthique, moralisant, anhistorique et aérien, qui produit des positions comme celles intimant à Vinícius de répondre sur le terrain. Il ne s’agit pas tant d’explorer le versant du corpus camusien le plus ouvertement apologétique du colonialisme que de regarder Camus lui-même comme un symbole de ce positionnement de “ni-ni” devant l’injustice. Dans cette perspective, deux lignes de force se dégagent : une neutralité de façade qui opte, en dernière instance, toujours pour le statu quo, et la prédominance d’une réflexion morale et éthique individualisante.
Frédéric Lordon nous dit bien que la morale et l’éthique deviennent précisément problématiques là où, “sortant de leur ordre, elles entendent annexer la lecture d’un événement appartenant, en première instance, au registre de la philosophie politique”1. Oublier Camus nous rappelle justement la répulsion qu’éprouve ce dernier envers l’Histoire, sur laquelle se fonde la politique, que Camus perçoit comme un lien de subordination, un déterminisme qui limiterait le devenir individuel de l’Homme ; il lui oppose un romantisme méditerranéen et une vision idéalisée de la Nature : mer, soleil, plage…Reconduire une opposition Nature-Société en faveur de la première permet à Camus d’organiser l’oubli dépolitisant de la donnée pourtant décisive de ses romans, c’est-à-dire du colonialisme. C’est dans ce genre d’opération abstractive que se complaisent nos camusiens : réduction morale, réduction éthique, et, finalement, réduction respirant indécrottablement l’humanisme bourgeois, dira Lordon un peu plus loin.
En ce qui concerne Vinícius, il ne s’agira pas ici de protéger la Justice, la Liberté ou la Morale, mais plutôt l’esprit du foot. Autrement dit, de ne pas déranger le spectacle, Guy Debord écrivant que “le spectacle se présente comme une énorme positivité indiscutable […] L’attitude qu’il exige par principe est une acceptation passive déjà obtenue par sa manière d’apparaître sans réplique”. Un peu plus loin, on lit que “l’humanisme de la marchandise prend en charge ‘les loisirs et l’humanité’ du travailleur”2. On retrouve ainsi quelque chose de l’ordre de l’indifférence du spectateur-consommateur frustré de son divertissement, le football de haut niveau accumulant d’ailleurs de manière presque caricaturale les critères du spectacle tel que décrit par Debord. Mais, loin de se réduire à l’ethos de beauf des supporters de foot, cette réaction relève donc aussi d’une injonction au respect de la bienséance, de la bonne conduite, d’une posture refusant la conflictualité pour sauver le spectacle — plus haut a été évoquée à juste titre un humanisme bourgeois.
Partant de là, on reprochera d’abord à Vinícius, qui par sa véhémence dérègle ce spectacle, des lacunes éthiques, et un tempérament trop enflammé. On parlera d’attitude provocatrice, on parlera d’un manque d’humilité, on parlera de sensibilité excessive. Le paternalisme déborde : on se permettra de juger de ce qui aurait dû être répondu, de ce qui n’aurait pas dû l’être, ou de ce qui aurait dû être ignoré. On déplorera le fait que ses réactions virulentes abaissent l’outré au même niveau — abyssal — que l’auteur de l’outrage, la victime ne valant du même coup pas mieux que son agresseur. Le verdict est tombé : selon le tribunal des camusiens, l’accusé “dessert sa cause”.
Des belles victimes
Il y a dans ce verdict un jeu d’équilibriste aussi fin que pervers. En aucun cas il ne s’agira de nier l’injustice que représente l’outrance : tout se situe dans la possibilité de permuter équitablement entre sa condamnation et celle de la réponse — aussi morales et éthiques l’une que l’autre. Voudrait-on provoquer qu’on parlerait d’un “en même temps”. Mais ne nous laissons pas tromper par le flou artistique en supposant qu’il y a là une position nuancée : nos camusiens s’autorisent sans difficulté à ajouter à l’outrage une indifférence méprisante voire moqueuse, tout à fait radicale en son genre.
Frédéric Lordon, Butler, Alimi et “l’Éthique”, lu sur la chaîne YouTube Alètheia.
“Je préfère quand il se concentre sur le foot, lui…” : il convient de s’attarder quelques instants sur cette phrase, qui nous signifie le camusien d’une manière presque chimiquement pure. Par là, on se permet personnellement d’exiger de l’outré une réponse sur le terrain au racisme — une feinte de corps ou un passement de jambe pour chaque “sale nègre” ou chaque “espèce de macaque” lancé du fond d’une travée. Pour le dire plus franchement qu’eux ne le feront, nos camusiens veulent des victimes, de vraies et de belles victimes. Des défendables, qui ne résistent pas, ou pas trop. Opportunément, Vinícius n’est pas avare en contestations et autres sursauts d’humeur. Ils lui opposeront donc un Dani Alves mangeant la banane qu’on lui lance avant de tirer son corner sans trop faire d’histoires. Ainsi, au beau milieu de l’injustice, nos camusiens philosophent : ils veulent de l’éthique. Une éthique de la résistance.
« [Vinícius devrait] rectifier immédiatement ses déclarations […] Il est profondément injuste de dire que nous sommes une société raciste. »
José Luis Martinez-Almeida, Maire de Madrid3
Encore plus dans la langue française, le mot résistance paraîtra ici excessif, mais il faut bien saisir ce qui suscite la virulence du racisme dans ce cas précis. Un joueur de football fait ce que peu ont, en des années d’abus en tout genre, pu faire. Voire, un noir fait ce que peu de noirs peuvent faire. Sort du terrain pour interpeller physiquement l’auteur de cris de singe, nargue, menace et insulte une tribune scandant “mono” et interpelle publiquement l’inaction des autorités4. Spécifiquement, cette volonté de rompre le cadre et de troubler la bienséance se remarque par le fait qu’il situe la lutte contre le racisme à un niveau sociétal, qui surdétermine largement tout enjeu sportif. En un mot, il confronte racisme et racistes. Il récupère une agentivité, il n’est plus seulement la victime voulue par nos camusien ; il résiste.
À l’indignation de Vinícius et de ceux qui le soutiennent, les camusiens opposent un argument massue : “C’est peut-être injuste, mais on y peut rien, il y a des imbéciles partout”. Au-delà de la minimisation, c’est une démission devant l’injustice, ayant pour toute justification un banal “C’est comme ça”, qui s’apparente un rappel à l’absurde — et à l’ordre — camusien, quoique abêti par un nihilisme pas très glorieux. Chez Camus, et particulièrement dans Le Premier Homme, Olivier Gloag expose justement cette défense d’un ordre social naturalisant et justifiant non les races, mais les conceptions du monde racistes5. Par là, nos camusiens peuvent ainsi composer avec leur passivité devant l’injustice criante de la situation. En psychologie, on dirait qu’ils scotomisent.
Prendre parti
Ici, on aura l’audace de penser que non, ce n’est pas juste “comme ça”, et qu’on peut faire mieux que nos camusiens : sortir de cette moraline, sortir de l’arrogance de celui qui ne vit pas, mais qui possède le confort de réfléchir à l’abri de tout. À la torpeur nihiliste des indifférents, qui “devant les faits accomplis, préfèrent parler d’idéaux qui s’effondrent”, s’oppose le “Vivo, sono partigiano”6 du philosophe Antonio Gramsci : “Il n’y aura dans mon camp personne pour rester à la fenêtre à regarder alors que quelques-uns se sacrifient, et disparaissent dans le sacrifice”7.
On qualifiera là encore avec difficulté les réponses opposées par Vinícius de sacrifice, quoiqu’il ait déjà payé plutôt cher ces sursauts d’orgueil. Le fait étant que, s’il n’y a ici pas de sacrifice, il reste au moins ça, un sursaut d’orgueil, qui détonne avec la relative inaction concernant l’injustice contre laquelle il se débat. Et il sera difficile de ne pas voir dans cette relative inaction — joueurs, entraîneurs, supporters et arbitres confondus — l’image du badaud évoquée par Gramsci, qui regarde l’autre “disparaître dans le sacrifice”8. C’est là que se situe tout en fait tout le ridicule de la situation, mais aussi tout l’espoir qu’elle permet de nourrir : loin d’être assailli par des milliers de supporters racistes, Vinícius est pris pour cible par quelques-uns qui profitent de l’apathie générale.
« Je hais les indifférents. Je crois comme Friedrich Hebel que “vivre signifie être partisan”. Il ne peut exister seulement des hommes, des étrangers à la cité. Celui qui vit vraiment ne peut qu’être citoyen, et prendre parti. »
Antonio Gramsci, « Je hais les indifférents »9
Ainsi la métaphore gramscienne nous pointe un chemin tout trouvé : arrêter de contempler le combat à la fenêtre, oublier l’indifférence camusienne, franchir le rebord, et prendre parti. Sartre lui-même, pour répondre à Camus, opposait à son en même temps une volonté infaillible de prendre parti en faveur des opprimés. Prendre parti, non pas en raison des principes aériens et abstraits de nos camusiens, mais sur le motif d’une analyse concrète, profondément politique, du réel. On a pu parler d’une annexion par le moral du politique, il s’agit ici de le lui reprendre.
Et nous décevrons dès maintenant les sempiternels : “Concrètement, que proposeriez vous à la place ?”. Il ne s’agira pas ici de fournir une liste de recommandations, un protocole ou un code de bonne conduite, mais simplement de ça : prendre parti.

Illustrations :
- Portrait d’Albert Camus. (1957). [Photographie]. Wikimedia Commons.
- Tasnim News Agency. (2022). Vinicius Junior and Serbian players [Photographie]. Wikimedia Commons.
- Lordon, F. (2024). Butler, Alimi et « l’éthique » [Vidéo]. Lecture postée sur la chaîne YouTube Alètheia.
Notes :
- Lordon, F. (2024, 28 mars). Butler, Alimi et l’« éthique ». Les blogs du Diplo. ↩︎
- Debord, G. (1992). La société du spectacle. Gallimard. Thèses 12 et 43. ↩︎
- Propos rapportés dans un article de Julien Absalon pour RMC Sport. Voir Julien Absalon. (2024, 5 septembre). RMC Sport. Le gouvernement espagnol répond à Vinicius Jr sur le racisme en Espagne. ↩︎
- « Singe » en espagnol. ↩︎
- (Étonnamment) Pierre-André Taguieff avait lui-même remarqué dans La Force du Préjugé cette mutation de la doctrine raciologique vers un racisme différentialiste, qui, à défaut d’opérer une racialisation au sens strict, justifie et naturalise l’hostilité dont découle la racialisation, notamment sur des critères prétendument culturels. Voir Taguieff, P.-A. (1988). La Force du préjugé. Essai sur le racisme et ses doubles. La Découverte. ↩︎
- “Je vis, donc je suis partisan”. ↩︎
- “Odio gli indifferenti”, A. Gramsci, 11 février 1917, Il Grido del Popolo. ↩︎
- Voir note précédente ↩︎
- idem. ↩︎
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