Camusiens (1/2) : « Oublier Camus » avec Olivier Gloag

Cet entretien est publié dans le cadre du mini-dossier « Camusiens » avec l’article « Vinícius contre les Camusiens ».

ch:mg : Bonjour Olivier Gloag, vous êtes chercheur en littérature, spécialiste de la littérature coloniale et postcoloniale française, ainsi que de Jean-Paul Sartre. Nous vous remercions d’avoir accepté cet entretien.

Olivier Gloag : Bonjour ! Oui, c’est cela, je m’intéresse en général à la représentation coloniale dans la littérature française. 

ch:mg : Nous allons échanger aujourd’hui au sujet de votre ouvrage Oublier Camus, paru en 2023. Pour survoler l’ouvrage, vous faites ici une relecture critique de l’œuvre, de la vie et de la postérité d’Albert Camus qui s’attaque à beaucoup de faux-semblants : Camus prétendument intellectuel anticolonialiste, opposant à la peine de mort, résistant de la première heure ou féministe acharné. Est-ce que vous voudriez compléter cette introduction ? 

O. Gloag : Effectivement, c’est le projet de l’ouvrage. Je fais aussi une mise en situation, puisque pour parler de Camus, il faut connaître le pays dans lequel il est né, l’Algérie colonisée. Je pense que c’est quand même un marqueur très important, et très peu de personnes ont écrit sur Camus en prenant en compte ce contexte colonial. Le livre porte aussi sur la réception critique de Camus après sa mort et surtout après la chute de l’Union soviétique. En 1991, il y a tout à coup une sorte de revival1 de Camus dans un contexte historique là aussi particulier, celui d’un capitalisme triomphant. Je regarde également le moment des grands combats anti-impérialistes et anticoloniaux : Camus n’avait pas du tout le vent en poupe.

ch:mg : Pour commencer par une question d’actualité, votre livre a été publié quelques mois avant le 7 octobre et a dès lors pris une dimension malheureusement plus actuelle. On a pu retrouver cette injonction à condamner la violence en contexte colonial et, en ayant lu votre livre, on peut avoir l’impression de retrouver aujourd’hui beaucoup de camusiens. Pour eux, il ne s’agit pas de défendre l’État d’Israël que cette position abstraite et moralisante prétendant ne « choisir ni l’un ni l’autre » et déplorer « les torts des deux côtés ». Est-ce que ce développement historique vous fait regarder l’ouvrage d’un œil différent ?

O. Gloag : Dans le livre, j’évoque justement les réactions de Camus par rapport par exemple aux massacres de Sétif et Guelma. Ces massacres de l’armée française font suite à des manifestations algériennes, surtout des vétérans indigènes de 39-45. Il y a eu des émeutes durant ces manifestations, et des dizaines de morts chez les colons, mais aussi des attaques pour empêcher les manifestations de se dérouler et les drapeaux algériens d’être hissés. La riposte de l’État français est un vrai bain de sang, pour lequel le consensus bas est de 10 000 morts. C’est évidemment intéressant aussi de voir cela quand on compare avec ce qui se passe aujourd’hui à Gaza.
À ce moment-là, Camus était justement en Algérie, et il fait une série de reportages sans parler de ces massacres. Également, quand il écrit d’autres articles, ce grand évènement ne mérite pour lui que quelques phrases, dans lesquelles il parle de manière équitable des milliers de morts algériens et des dizaines de morts Pieds-Noirs. On a vraiment un deux poids, deux mesures, qui est une sorte de hiérarchisation raciale. Cela se voit aussi dans son commentaire sur les massacres perpétrés par l’armée française en 1947 à Madagascar : là, le consensus bas est de 50 000 morts, et là aussi Camus parle des meurtres de colons comme de massacres et pour les colonisés simplement de répression. Il y a vraiment une euphémisation des crimes coloniaux, qui sont pourtant à une toute autre échelle.

Soldats israéliens en opération aux alentours d’Al-Khalil (Hébron), 2014/ Soldats français en patrouille à Chlef (Orléansville)

Dans la façon dont les médias ont couvert ce qui se passe en ce moment à Gaza, on peut retrouver cette hiérarchisation. Même si d’un côté, on a des centaines de morts et de l’autre des dizaines de milliers, on finit par dire au mieux que c’est la même chose. C’est pareil chez Camus, mais ce qui est incroyable, c’est que personne ne le critique pour cela, il est au contraire considéré comme un grand humaniste, un homme libre… C’est quand même sérieusement problématique comme perspective, et c’est donc d’une certaine façon réactualisé par les évènements en Palestine. 

ch:mg : D’un autre côté, on pourrait espérer séparer le Camus biographique du Camus philosophe, en reconnaissant les limites de sa personne tout en argumentant que Camus fournit malgré tout les outils pour des positionnements anticoloniaux conséquents. Être camusien ne serait ainsi pas forcément incompatible avec le fait d’être au point sur les questions anticoloniales. Selon vous, qu’est-ce qui relève malgré tout du colon dans la philosophie de Camus ?

O. Gloag : En fait, Camus dit lui-même qu’il n’est pas philosophe. Il parle surtout de sentiments, d’impressions, suivis d’exemples. Ce qu’on appelle sa philosophie de l’absurde, c’est par exemple le sentiment de déréalisation que ressent un homme qui voit deux autres personnes parler furieusement dans un téléphone, qui n’est finalement qu’un bout de plastique. Tout à coup, il se demande ce qu’il fait dans cette situation, il est frappé d’une sorte de questionnement intérieur qui remet tout en cause : la société, la vie moderne… Finalement, le monde n’a pas de sens, et la seule certitude c’est la mort ; dès lors, l’absurde, c’est l’inverse de l’intelligence et de la compréhension.
Il se place ainsi en dehors de l’Histoire. La conception historique dominante en France est relativement hégélienne : l’Histoire de France, c’est celle d’un peuple d’abord subjugué par les aristocrates, puis qui, au fil des jacqueries, se libère de cette oppression du grand nombre par une petite minorité. Quelque part, Camus et les colons se voient finalement comme ces aristocrates, condamnés à disparaître, ce qui explique ce refus d’une compréhension historique de l’occupation de l’Algérie. De ce point de vue, la philosophie de l’absurde est une sorte de non-philosophie et un refus de l’histoire, collant parfaitement au colonialisme de Camus. 
En ce qui concerne la critique qui prétend séparer la vie des individus de leur travail intellectuel, je pense que c’est très bien si on veut faire une lecture apolitique des textes… Le grand exemple pour les tenants de cette position est justement le Contre Sainte-Beuve de Proust, dans lequel Proust critique donc Sainte-Beuve, qui défend l’importance de la biographie des auteurs dans l’analyse littéraire. Proust dit au contraire qu’il ne faut absolument pas tenir en compte la biographie des auteurs, ce qu’on peut finalement comprendre puisqu’étant à la fois juif et homosexuel, il voulait absolument se fondre dans la société française. Et en effet, on fait difficilement plus français que Proust, qui conversait avec Maurras, a bénéficié du soutien de Léon Daudet pour son roman À l’ombre des jeunes filles en fleurs… Il a une volonté d’assimilation, et son Contre Sainte-Beuve est une sorte de bouclier : il ne regarde pas la biographie des auteurs parce qu’il ne veut pas qu’on regarde la sienne. 
Je pense que nous sommes tous les produits de notre histoire, qu’on ne comprend pas l’humain en le divorçant de l’Histoire, et la même chose vaut pour les auteurs. Après tout, les œuvres de Camus ne viennent pas du ciel ou d’une inspiration divine. Mon livre est peut-être aussi une illustration et, je l’espère, une validation de cette idée qu’il faut absolument mettre en situation la littérature et les auteurs pour comprendre leur œuvre. 

chmg : C’est justement cette impression qu’on a en vous lisant, celle d’une trajectoire étroitement déterminée : Camus a écrit en tant que colon, en défense de son statut. D’un autre côté, on pourrait précisément porter par là une critique plus déterministe, puisque si Camus est tant déterminé, il n’est finalement pas fondamentalement méritant ou coupable de ce qui lui arrive. Dans ce cas là, pourquoi lui infliger cet oubli 

O. Gloag : Partons du principe posé par Sartre avec l’existentialisme. On est extrêmement libre, pas au sens où on est libre de faire ce qu’on veut, mais au sens où on doit prendre des décisions. Dans ce sens-là, la liberté c’est quelque chose d’extrêmement stressant : est-ce que je termine mon master ou pas, est-ce que je fais ce devoir ou pas, est-ce que je vais manifester, est-ce que je colle cette affiche… À chaque moment on a des décisions très importantes à prendre : d’une certaine façon, tout est sur nous. Dans un deuxième temps, le concept de situation vient atténuer les choses : nous ne sommes pas tous égaux devant cette liberté, il y a différents contextes qui font qu’on a pas tous les mêmes choix à faire. 
Regarder le contexte historique n’est pas une façon de simplifier les choses, mais de reconstituer la situation, sans dire que tout soit forcément joué d’avance, justement parce que plusieurs déterminismes sont en tension dans l’existence de l’individu et c’est à lui que revient de trancher et de choisir. L’exemple que Sartre donne à ce sujet est celui d’un étudiant qui vient le questionner à propos d’un dilemme moral : ou il rentre dans la Résistance et laisse sa mère malade mourir seule dans un hospice, ou il reste aider sa mère sans s’engager dans la Résistance. Sartre lui répond que ce choix n’appartient qu’à lui seul. C’est pour la même raison que Sartre écrit qu’on a jamais été aussi libre que sous l’Occupation ; évidemment, il ne pense pas que le nazisme, c’était fantastique… C’est E. Bastié du Figaro qui ne comprend absolument pas le concept sartrien de liberté.  En cela, elle démontre que son niveau philosophique ne lui permettrait sans doute pas de passer le bac… 
Ces moments de choix, ces moments existentiels, Camus en a certainement vécu beaucoup, et les choix, il les a fait : il a choisi de s’opposer à l’indépendance algérienne, de ne pas demander la grâce pour certains militants du FLN ou de ne pas signer la pétition contre la torture. Parler de contexte historique n’empêche pas du tout de considérer ces moments qu’on peut dire existentiels ou déchirants. 

« Camus a choisi de ne pas s’opposer à l’indépendance algérienne, de ne pas demander la grâce des militants du FLN, et de ne pas signer la pétition contre la torture. »

Puis, il y a ce déterminisme colonial, mais aussi un déterminisme physique, puisque Camus est tombé extrêmement malade et a failli mourir à 17 ans, ce qui précipite pour lui une prise de conscience de la finitude de la vie. On peut mentionner également le fait qu’il ait été rejeté par l’Éducation nationale, ce qui semble avoir provoqué une déception et une indifférence qui peut expliquer des personnages comme Meursault. De ce colon qui a des valeurs progressistes sort donc une littérature vraiment complexe et ambigüe ; il n’y a pas de simple déterminisme mécanique.

chmg : Cette opposition Camus/Sartre, vous y consacrez justement une part importante de votre ouvrage, en démontrant que Sartre prend au sérieux la question de l’émancipation des colonisés, contrairement à Camus. Or, le titre de votre ouvrage n’est pas sans rappeler celui d’un chapitre d’un ouvrage d’H. Bouteldja, Les Blancs, les juifs et nous, intitulé Fusillez Sartre. Elle y aborde le soutien passif de Jean-Paul Sartre au sionisme politique, d’ailleurs dans des termes qui ne sont pas sans rappeler ceux de Camus sur l’Algérie. Pour poursuivre sur cette critique déterministe, la question palestinienne n’a-elle pas repoussé Sartre dans la même position que Camus pour l’Algérie, à savoir celle d’un homme de son temps et de son lieu, soutien du sionisme ? 

O. Gloag : Il y a là une vraie question. On peut commencer par préfacer ma réponse en disant qu’il est clair qu’Israël était le point faible de Sartre. 
D’un autre côté, on ne peut pas vraiment assimiler directement Sartre à Camus. En 1967, avec entre autres de Beauvoir et Lanzmann, Sartre décide de faire une tournée au Moyen-Orient2. Quand ils arrivent en Israël, Sartre a une position très critique : il refuse de rencontrer des militaires et exprime être en faveur de l’existence un état palestinien. Camus n’aurait jamais dit qu’il était en faveur d’un État algérien, donc il y a quand même des différences notables. Et justement, Lanzmann en plein milieu de ce voyage, quittera Sartre abruptement, furieux, en lui reprochant d’être trop propalestinien. 
Donc il y a déjà ce contexte là, dans lequel je pense qu’on peut lui être gré d’une bonne foi, surtout au vu de ses engagements par rapport à l’indépendance du peuple algérien, pour lesquels il aurait pu payer le prix de sa vie. Sa maison a été plastiquée deux fois, sa mère a failli mourir, la Critique de la Raison dialectique a été écrite dans la clandestinité… C’est vraiment quelqu’un qui a pris tous les risques qu’il a pu prendre pour défendre une souveraineté algérienne, et qui ne critiquait pas simplement deux violences. Il a compris que la « violence » algérienne était une contre violence, une violence libératrice, tandis que la violence des autorités françaises était pour lui dans le sens de l’oppression, du maintien d’un ordre colonial.


Bien sûr, il y a aussi le fait qu’Israël naît de cette mauvaise conscience qu’ont les puissances européennes par rapport à l’Holocauste, et que c’est quelque chose qui a influencé Sartre. Il ne faut pas oublier également que c’est quelqu’un qui a vécu sous l’Occupation, et donc que sa perception est moins lucide que dans d’autres contextes. Donc effectivement, ce n’était absolument pas quelqu’un de parfait, et il avait ses failles et ses points faibles.

ch:mg : Dans les deux dernières pages du livre, vous abordez aussi le fait que le « vrai » Camus est finalement très insaisissable. Vous écrivez même que c’est « la réception qui fait Camus. ». C’est quelque chose qui rappelle un ouvrage de E. Triolet, Le Grand jamais, dans lequel elle met en scène Madeleine, veuve du célèbre historien Régis Lalande. Cette dernière voit les écrits de son mari instrumentalisés après sa mort ; au début persuadée de connaître le « vrai » Régis, elle apprend sur lui des choses qu’elle ignorait, et finit par douter qu’elle l’eût vraiment connu. Au niveau de l’écriture, c’est pour Elsa Triolet l’occasion d’articuler des réflexions plus généralement sur la figure mythifiée de l’auteur. Finalement, ce flou autour de l’œuvre de Camus ne ferait-il pas aussi de nous une Madeleine, puisqu’on ne sait même plus qui ou ce qu’est ce « vrai » Camus ? Oublier Camus ne serait-il pas, dès lors, une manière de s’attaquer également à la figure mythifiée de l’auteur qu’on peut retrouver dans la réception de la littérature contemporaine ? 

O.Gloag : Oui, d’une certaine façon, il y a une tendance à mythifier l’auteur, à penser que c’est forcément quelqu’un qui va être parfait, qui va avoir raison sur tout…Finalement, c’est la tendance d’une certaine étatisation de la littérature qui transforme des auteurs subversifs en statues, dont le pouvoir en place devient l’antiquaire. Pourtant, ces auteurs-là étaient attaqués en justice, exilés… Par exemple, Descartes, Baudelaire, Flaubert, Voltaire ou Diderot, le pouvoir en place avait un rapport compliqué avec eux, mais on les transforme donc en statues, et il s’agit alors de nier tout ce qu’il y a de controversé chez eux, voire même de transformer leur perspective. Un exemple : quand on emploie Voltaire aujourd’hui pour défendre des points de vue islamophobes, c’est quand même assez difficile à saisir… Voltaire était en porte-à-faux avec la religion d’État française, à l’époque le catholicisme. Aujourd’hui la religion d’État française, ce n’est pas l’Islam, c’est la laïcité ! On peut s’imaginer que Voltaire l’eût aujourd’hui critiqué, en tant que système idéologique qui est là pour cimenter un pouvoir injuste.
Il faudrait faire une contre-histoire de la littérature française pour pouvoir remettre les choses à leur place. On fait trop de fausses lectures, en essayant de créer une sorte de lien multi-séculaire simplement pour cimenter le pouvoir en place. Il ne s’agit pas forcément de se placer dans un contexte de louange ou de critique, mais au moins de remettre les choses en situation. 

« Il a butiné, d’un côté comme de l’autre, pendant toute son existence intellectuelle. La seule constante de ce point de vue-là, c’est son attachement à l’Algérie française. »


Après, pour Camus, c’est un peu plus particulier. Il voulait vraiment être cet « homme libre », et il le dit noir sur blanc : « Je refuse d’appartenir à une idéologie ou à un parti ». Je l’ai dit, c’était plutôt un refus de regarder l’histoire comme une continuité vers la libération des Algériens, et c’est pour cela qu’il a pioché un peu partout. Il a butiné, d’un côté comme de l’autre, pendant toute son existence intellectuelle, et la seule constante de ce point de vue là finalement, c’est son attachement à l’Algérie française. Cela montre aussi la cécité volontaire des critiques actuelles hexagonales de Camus. On a l’impression qu’il serait quelqu’un qui a été toujours droit dans ses bottes, d’anticolonial, et qui n’a jamais changé d’avis. Mais par exemple, sur la peine de mort, il a changé plusieurs fois d’avis, selon le contexte. Après, on peut trouver cela bien ou pas, mais, cela ne correspond pas du tout à l’image qu’on en a.

ch:mg : Vous terminez le livre en avançant que Camus est devenu un symbole pour une certaine gauche qui n’a jamais fait de bilan sur son anticommunisme et son racisme. En observant la réception de votre livre, on peut voir qu’il a été justement attaqué de manière assez sévère par des journaux bien connus comme les piliers de cette gauche social-démocrate. On retrouve même parfois des attaques très personnelles, des procès en révisionnisme wokiste, et ainsi de suite…. Au regard de ces réactions, est-ce que vous considérez que Oublier Camus est une réussite ? 

O. Gloag : Quelqu’un avait dit « Ces attaques sont des médailles. ». Bon, j’irais peut-être pas jusque-là, mais il reste intéressant que le livre ait provoqué autant de réactions. Je pense que j’ai touché un point sensible, c’est clair. C’est un peu comme la statue de la Vierge Marie au Vatican : on n’est pas censé toucher à Camus. Cette statue virginale, elle permet entre autres à la France d’édulcorer le colonialisme en Algérie. C’est incroyable de le dire, mais jusqu’à peu, le seul endroit où les étudiants français apprenaient des choses de l’occupation de l’Algérie par la France, c’était dans les livres de Camus ! 
En ce qui concerne la gauche, on a l’impression que toute la gauche française a toujours été anticoloniale, alors qu’on a aussi une gauche française qui était plus colonialiste que la droite. Le grand renouveau colonial français, ça arrive avec la IIIe république en 1870 avec Jules Ferry et l’Indochine. C’est aussi toutes sortes d’expéditions coloniales à travers le monde, le tout justifié par l’idée de supériorité raciale. 
Puis, autant cette gauche que la droite ont fait un travail de défense et de réécriture du passé colonial et de continuation, à travers la Françafrique, de l’exploitation des ressources des pays anciennement colonisés par la France. Camus est partie intégrante de ce brouillard, de ce contexte dont on ne parle pas. Il en fait partie, parce que l’on peut se permettre de l’évoquer, de le baptiser anticolonialiste, alors même qu’il était le défenseur d’un ordre colonial. Or, c’est important de parler de lui de ce point de vue là, parce que si on se permet de glorifier Camus sans parler de son attachement indéfectible à l’Algérie française, alors on peut également glorifier la France sans parler de tout cela.

ch:mg : Pour conclure, vous venez de le résumer, la figure de Camus doit donc être sérieusement remise en question. Au final, que fait-on de Camus ? Pour reprendre le titre, quel est le sens du verbe oublier ici ?

O. Gloag : Ce qu’on fait avec Camus, c’est qu’on continue à le lire, mais comme on lirait un écrivain colonial comme Pierre Loti par exemple3. On le regarde comme une pièce à conviction : vous voulez comprendre le statut de l’Algérien en Algérie dans la fin des années 30 ? Lisez L’Étranger. C’est la même chose pour comprendre ce qui était dans la tête d’un colon pendant la guerre d’indépendance du peuple algérien : lisez Le Premier Homme.  Ce qu’il faut oublier, c’est ce Camus venu du ciel, comme un Dieu.
On voit souvent les personnages historiques transformés par une certaine postérité. Dans l’autre sens, on dépolitise par exemple Martin Luther King, sans citer le discours où il marche contre la guerre du Vietnam avec les travailleurs sanitaires de Detroit. On oublie ses déclarations où il dit que si les États-Unis continuent à dénier leurs droits aux Afro-Américains, ceux-ci vont se tourner vers l’URSS. Il y a donc eu une édulcoration de ce personnage, qui est serait une sorte d’assimilationiste sans aucune ligne politique de classe, ce qui est faux. 

« En oubliant ce Camus, on peut regarder l’autre Camus, la personne vraiment déchirée, que l’on retrouve partout dans ses textes et dans ses prises de position. C’est un autre Camus, ce n’est plus une statue. » 


Oublier Camus, c’est oublier le même genre de canular. Effectivement, il y a une certaine provocation dans le titre, mais qui est nécessaire, pour montrer que ce canular n’a rien à voir avec qui il était. L’intérêt de Camus, c’est le fait qu’il est torturé, qu’il n’est pas parvenu à dire jusqu’au Premier Homme ce qu’il soutenait avant tout : l’Algérie française. Il y a donc cette sorte de faux universalisme qui se clarifie au fil de ses textes, ce qui force Camus à dire ce qu’il pense : c’est cela dont il faut se souvenir. Là est à mon avis l’intérêt et le moteur de ses œuvres. Mais c’est aussi oublier dans le sens de “forget it” en anglais, qui veut dire “tu te trompes, ce n’est pas ça, tu as une mauvaise interprétation faite a posteriori”. En oubliant ce Camus, on peut regarder l’autre Camus, la personne vraiment déchirée, que l’on retrouve partout dans ses textes et dans ses prises de position. C’est un autre Camus, ce n’est plus une statue. 

ch:mg : Olivier Gloag, nous vous remercions d’avoir pris le temps de répondre à nos questions. Nous rappelons que votre livre Oublier Camus, publié en 2023 aux éditions La Fabrique.

O. Gloag : Merci pour vos questions. 

Notes :

  1. Retour/renouveau ↩︎
  2. Claude Lanzmann (1925‑2018) était un réalisateur, écrivain et journaliste français, surtout connu pour son documentaire Shoah et son engagement mémoriel sur la Seconde Guerre mondiale. ↩︎
  3. Pierre Loti (1850‑1923) était un écrivain et officier de marine français, célèbre pour ses romans exotiques inspirés de ses voyages. ↩︎

Illustrations :

Laisser un commentaire